On le pensait artiste sous le nom de Junaid Verkanian jusqu’à récemment, artiste yéménite persécuté et ayant fuit une dictature, et depuis mystérieusement exilé en Ouzbekistan, en artiste ermite. Un succès sur le marché international et une notoriété mondiale: « jusqu’il y a peu un des artistes émergents à suivre du monde arabe« , pour cette directrice de galerie dans le monde arabe, qui confesse n’avoir jamais trouvé étrange que l’artiste soit resté à ce point invisible pendant tant d’années, « et je le regrette désormais » ajoute-t-elle.
La démarche de peinture et d’éventrements méticuleux de cartons peints pour retrouver in fine les contours d’une calligraphie arabe classique en particulier, sa signature, avait séduit le marché international et assuré à l’artiste – représenté par la galerie Point 4 à Beyrouth – une notoriété durant ces quatre dernières années, ainsi que l’entrée dans plusieurs collections muséales en Europe et aux Etats-Unis. Las, Junaid Verkanian, n’existe probablement pas.

« La paix sur les marches du monde« , « rompre les amarres et se contempler restant sur la terre« : les messages sur ces tableaux étaient en apparence remplis d’espoir et de bonté, et faisaient la part belle à Mahmoud Gibran et Khalil Darwich, poètes incontournables et inspirants du monde arabe. Las, après examen, c’est dans une toute autre culture que puiserait l’artiste: il s’agirait plutôt d’une série d’insultes traditionnelles, comme ce « va carreler la mer » (rou7 blat al bahr) sur la photo qui illustre cet article, des extraits de chants paillards ottomans et des blagues potaches : la traduction littérale de « give chickpeas a chance » – jeu de mot entre « give peace a chance » et le nom en anglais des pois chiche – en particulier aurait depuis toutes ces années été visible dans la salle de réunion d’un grand groupe de transports franco-libanais. Son PDG, furieux, aurait remisé les 4 œuvres dans un container sur le port, le plus loin possible des locaux.
C’est la remarque d’une stagiaire dans un de ces musées qui aurait initié un questionnement général, bientôt étendu à toutes les institutions, qui se sont fébrilement contactées les unes les autres. L’équipe monde arabe de plusieurs musées, qui comptait pourtant dans chaque cas plusieurs arabisant.e.s ayant réalisé un stage d’été en Égypte et à ce titre bilingues, n’avait à chaque fois pas pris conscience des messages.
« rendez-vous compte, c’était un message de calligraphie arabe niais comme pas possible, et soudainement c’est un art subversif et post-colonial, la côte va au contraire s’envoler très vite »,
Un spécialiste du champ artistique arabe
Mais d’autres étaient-ils au courant? C’est tout le mystère de ce scandale, qui semble être aussi une private joke habilement entretenue et passée sous silence dans les milieux artistiques arabes depuis des années. Un piège à orientalistes, qui rappelle le scandale il y a quelques années de la découverte du vrai look et de la véritable identité du faux chanteur libanais Jean Claude Souleyman – de son vrai nom Matthieu Mournier, originaire de Dordogne – et qui après 20 ans avait décidé de rompre le silence sur le fait qu’il n’avait fait que jouer et rejouer les mêmes chanson « dabkeh » (un style populaire entre le Liban, la Syrie et la Palestine) d’album en album, à l’envers et à l’endroit, jusqu’à ne même plus avoir besoin de faire d’album en diminuant la durée des concerts et en augmentant les cachets devant des publics hipsters pour autant toujours conquis.
La véritable artiste derrière Verkanian est en fait plus que probablement une femme artiste, dont le geste rappelle le cas de Romain Gary/Emile Ajar, du nom de ce romancier français, connu pour avoir connu une seconde carrière en inventant un nouveau nom de plume pour lequel il a obtenu une seconde fois le prix Goncourt. Cette artiste aurait, comme lui, obtenu deux fois l’une des bourses artistiques les plus prestigieuses de la région, une fois en son nom, l’autre avec Verkanian.
Plusieurs rumeurs circulent encore quant à son identité. Mais le fait qu’au moins trois de ces artistes soupçonnées aient pris la parole en public pour se déclarer être Junaid Verkanian, en faisant exactement le même type de conférence de presse avec un discours quasi exactement similaire au mot près, semble pour l’instant prolonger le geste artistique plutôt que clarifier sa genèse. Celle-ci pourrait bien être collective.
Est-ce toutefois une si mauvaise nouvelle pour la côte de Verkanian, même si on ne sait plus très bien comment l’appeler désormais? Pour un spécialiste du champ artistique arabe, « ce scandale une fois retombé pourra apparaître pour un geste pleinement artistique, un immense geste subversif même, qui devrait faire de l’artiste une star. » Il ajoute: « rendez-vous compte, c’était un message de calligraphie arabe niais comme pas possible, et soudainement c’est un art subversif et post-colonial, la côte va au contraire s’envoler très vite« . Ce qui inquiète le marché de l’art est en réalité ailleurs pour ce spécialiste: « très honnêtement, c’est plutôt le fait que ce serait en réalité une femme qui pourrait diviser la côte par deux« .