Saluée il y a encore quelques semaines par un prix de l’innovation remis par le ministre, et à peine installé dans ses nouveaux locaux dans la montagne, le symbole de l’avenir du transport au Liban tangue-t-il déjà? Fofil, l’entreprise star de l’innovation à la libanaise traverse une crise sans précédent depuis deux semaines après des accusations de manipulation des cours des embouteillages.
Fofil s’apprêtait pourtant, avec la saison des marchés de Noël, à réaliser son plus grand chiffre d’affaires annuel : le modèle de Flying Dynamic Valets qu’elle propose s’avère particulièrement adapté à cette saison d’embouteillages monstres comme aux files d’attente dans les magasins. L’entreprise propose depuis maintenant un an une solution élégante à ce problème : faire attendre à votre place. Vous êtes coincé? L’application vous exflitre de votre voiture avec un moto-taxi, avec une seconde personne qui prend le volant à votre place le temps de l’embouteillage, voire ramène la voiture jusqu’à votre domicile avec les paquets.
Comme l’expliquait son fondateur dans nos colonnes il y a quelques mois lors du lancement de l’application, « tout part de notre première application où l’on proposait de louer un manifestant pour aller se plaindre du gouvernement en cas de manque de temps ». Malheureusement, les gens manifestaient contre une situation économique qui les empêchait d’avoir les revenus suffisants…pour utiliser l’application. « A la fin de notre activité nous avions plus de candidats que de demandes, c’était devenu un gig que certains prenaient, et nous avons du arrêter ».
Cette idée de swapper sa situation avec celle d’un autre reste toutefois en tête chez le fondateur. « nous l’avons retravaillée lors d’une résidence au Beirut Digital District pour l’étendre à d’autres problématiques spécifiquement libanaises ». Et c’est ainsi que Fofil voit le jour après des mois d’essais. Avec ses petits vélos électriques protégés du vent et de la pluie, tout terrain pour même monter sur les trottoirs, et dotés d’amortisseurs dernier cri, Fofil a engagé une flotte conséquente et innovante.
D’abord lancée timidement, l’application a bénéficié d’un boost décisif venu l’année dernière d’un partenariat avec le géant des mall d’achats au Liban, ABC, qui a proposé à ses clients un essai gratuit. Succès immédiat. L’application fait un bond, les ventes de l’ABC augmentent par ailleurs avec des clients moins pressés et ravis de s’extraire des vicissitudes du quotidien. Il y a encore un mois, l’entreprise comptait 35 salariés à son siège et des dizaines de valets.

Tout ce succès pourrait bien être remis en cause par l’enquête que vient d’ouvrir la direction de la protection des consommateurs après qu’un lanceur d’alerte ait pointé des anomalies récurrentes dans le schéma embouteillique de Beyrouth. Un soupçon pèse désormais sur Fofil, accusé d’orchestrer des embouteillages pour pousser à l’utilisation de son service.
« Nous avons relevé un modème d’alternance systématique entre un accident de voiture et un mechkal de jour en jour, avec décalage le long d’une même rue, de carrefour en carrefour, souligne le brigadie-chef Zayzafon du commissariat en charge de l’enquête. Plus encore, l’enquête semble montrer que malgré l’attente interminable de l’expert/khabir pour chaque accident, aucun dossier n’a jamais été transmis à des assurances à ce jour. « certains de ces experts qui apparaissent dans les documents n’apparaissent pas dans les registres professionnels » ajoute le brigadier.
L’entreprise a démenti ces accusations et promis dans un communiqué succinc de « faire la lumière sur cette affaire » mais peine à convaincre (elle a par ailleurs décliné l’interview que nous lui avions demandé). Pour certains, le problème viendrait de la revanche d’un khodarji du coin de rue qui aurait flairé la combine et demandé sa part, sans succès, pour d’autres le problème pourrait être plus épineux.
D’après un proche du dossier, « il semblerait que ce soit avant tout une histoire de moeurs, mais avec des conséquences assez complexes ». La rumeur voudrait en effet que plus d’un homme de bonne famille ait été pris à laisser sa voiture aux valets, prétendre être dans les embouteillages auprès de sa femme et profiter de la moto-taxi pour rejoindre son amante pendant une heure ou deux.
« Ce n’est pas le seul problème », ajoute cet informateur, « apparemment, les gens se coordonneraient aussi pour aller à peu près à la même heure au même endroit, et créer l’embouteillage et les conditions pour se retrouver en dehors ». Dans les salons beyrouthins, on murmure que l’une des montée de la ville aurait été rebaptisée « la côte des cocus » par les travailleurs de cette application. Pour Fofil toutefois, la pente sera peut-être dure à remonter.