Portraits de crise #42 – N.

Je les aime bien nos performative palestinians. Je veux dire ils sont touchants, quand tu connais bien tout ça, tu les entends réciter des reels. Et puis on a tous été un peu performative palestinians à un moment. Juste je savais pas que c’était possible de réciter des reels. Mais de fait tu reconnais l’ordre avec lequel toi tu les partages à force. Ca doit imprimer le cerveau d’une manière fixe, comme une série d’arguments. Et je peux pas leur en vouloir, moi je crois à force que tous ces posts c’est comme des micro-agressions imprimées dans l’ordre, qui tombent plombées dans l’iris et se calcifient ensuite dans nos pauvres restes de cerveaux épuisés. T’es pas libre de les manier comme tu veux ensuite, ils reviennent comme ils peuvent, c’est des grosses grappes pas maniables. Et puis je me moquais avant de sentir que je récitais aussi. C’est pas toujours un problème hein, c’est comme un slogan, tu te fonds dans le discours d’un autre en partie parce que tu vas pas tout réinventer jour après jour. Et puis tu reconnais tes amis parce qu’ils décrivent des reels dans l’ordre où toi tu les as aussi reçus. Ca m’a rappelé des amis il y a quelques années, ils parlaient comme twitter, ils avaient l’humour twitter et la vitesse d’exécution pour être le premier à tourner la bonne blague pour un tweet réussi. J’ai compris ça des années après en m’inscrivant, en les reconnaissant immédiatement dans d’autres profils.

On peut pas cracher sur des alliés dans une période pareille, même eux, je veux dire nos performatifs, il n’y avait tellement plus personne avant que ça fait de la compagnie. Mais j’ai de la compassion pour eux, surtout pour les hommes blancs, qui doivent faire une forme de double effort avec les militantes. Certains tu sens qu’ils espèrent pouvoir troquer le féminisme pour le palestinisme, parce qu’il va y avoir des musulmanes moins chiantes sur ça, et ils déchantent les pauvres, il faut tout réapprendre encore, et ca les frustre souvent de ne pas pouvoir t’apprendre comment être un meilleur militant palestinien ou une arabe qui devrait encore rêver des gauchistes laïcs des années 1970 parce que ça c’était bien et c’était la vraie gauche. Moi je dois te dire quand on me parle d’Alger capitale de la révolution des années 1970 et du Beyrouth nuit de folies, je visualise surtout des mecs bien virils qui fumaient des cigares en parlant révolution avec leurs amantes multiples qui attendaient à la porte et qui sont devenues leurs scribes. Comment dire…je suis censé trouver ça enchanteur en fait?

Eux oui, peu importe s’ils viennent de commencer dans le domaine, ça les obsède que ce militantisme aurait pu être mieux, et au fond ils viennent t’expliquer comment tu pourrais mieux te libérer des gens exactement comme eux qui te donnent leur avis sur tout le reste aussi. Les pires c’est ceux qui ont appris un peu d’arabe et qui te font la généalogie de sumud en partant des racines du verbe parce que tu comprends tout dérive de ça dans la langue arabe qu’ils viennent de commencer à apprendre. Ils vont te reprendre sur la définition de génocide et faire tout un truc intellectuel pour ton bien là où toi t’utilises le mot précisement pour tester ton interlocuteur, et tenter de le mettre en rage pour ne plus être seule à ressentir cette intensité là, pour leur offrir un peu de ces plongées épuisantes d’émotions et les sortir de leur privilège du calme. « Oui mais tu peux pas dire ça comme ça ». Ils se rendent même pas compte qu’on fait ça précisement avec eux, sciemment, et que c’est pas juste des pauvres bonnes femmes qui savent pas se contrôler.

Enfin non non, attends. Il y a aussi ceux qui font tout comme toi. Qui tentent de reprendre cette intensité-là de leur côté, et qui récitent plus seulement sur le fond mais qui te piquent aussi la forme débordante, et ça devient théâtral et surjoué comme pas possible. Là c’est le summum du performative palestinian en fait, le dernier niveau. Ceux là c’est nos pépites, c’est nos mascottes, c’est mes plus gros fous rires des deux dernières années.

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