A force leur voisin avait inventé une étiquette photographique, toutes ses photos étaient assez cadrées et nettes pour qu’on voit quelques destructions et des formes suspectes, mais jamais assez nettes, jamais assez cadrées pour qu’on sache que tout était déjà perdu. Un exploit de contournement de haute définition. Ou alors un génie qui savait les réseaux surveillés. On ne sait jamais avec Ahmad. Mais il était devenu leurs yeux embués, quand il avait fallu éteindre les caméra de la maison parce que toutes ces caméras là étaient dangereusement devenues les yeux d’un autre. Même l’application pour suivre les panneaux solaires avait sauté, celle où le père suivait matin et soir le cours de l’électricité comme on surveille un petit pécule fragile en bourse, en garde-frontière d’une bulle de quotidien qui tient à quelques ampères.
Alors le jour où ça s’est arrêté officiellement, et même un peu avant qu’on soit sûr, ils ont sauté dans la voiture à 4h30 du matin, avec un matelas sur le toit. La prise au vent était dangereuse il avait bien failli se soulever plusieurs fois mais il fallait foncer pour ouvrir la marche, et courir pour savoir ce qui était arrivé au jardin, aux plantes dans la maison, aux panneaux solaires, à la mouneh, aux dernières choses laissées en plan et dont on n’était plus sûr. C’était un coup à presque faire un accident de voiture stupide, où personne n’aurait pu te venir en aide faute d’ambulances disponibles, et personne ne t’aurait transformé en martyr. Ils espéraient que si la bouteille de gaz avait disparue c’est que les chebab l’auraient prise pour une bonne raison, et pas des cambrioleurs. Mais Ahmad avait dit qu’il n’y avait pas eu de vols dans le village.
En arrivant, la nuit commençait seulement à se lever, et ça avait presque été les premiers à revenir, il avaient trouvé Suhail qui dit qu’il était là tout du long, il a même eu des journalistes qui l’ont interrogé après pour qu’il raconte. Et il y avait Ahmad aussi. Ahmad avait jamais dit s’il était le seul ou pas à être resté et à rendre des services pour tous ceux qui étaient partis, ça non plus ça s’écrivait pas sur un message. Mais c’était devenu le petit boulot mortel de quelques types comme lui, et par contre certains qui sont morts comme ça le parti leur a offert un enterrement comme un martyr – toutes les familles ont pas accepté. Certains disent que Suhail a jamais fait ça, mais qu’il était juste revenu encore plus tôt, la veille. Mais dans la nuit en tout cas, il avait commencé à travailler et rouvrir la boulangerie pour couvrir l’odeur pesante avec celle d’une pâte qui cuit.