Quand j’habitais New York on m’a raconté l’histoire de ce type qui est mort le 11-Septembre. Pas dans les attentats mais juste avant assassiné. On a jamais résolu le meurtre et c’est le seul mort le 11 septembre pas mort du 11-Septembre. Mon oncle non plus on aura jamais le nom du meurtrier, et à force on pensera même qu’il n’y a pas eu de meurtre. Et puis faute de police on n’ouvrira jamais l’enquête de toute façon.
Il n’a pas été tué par une frappe. Il n’a pas eu une crise cardiaque en entendant un bombardement. Il n’a pas été empêché de prendre son médicament pour une maladie rare parce que l’approvisionnement était coupé. Il est juste mort adossé dans une salle d’hôpital, avec sa doudoune sans manches usée et son mètre 75, sans qu’on sache vraiment quand et comment. On l’a juste retrouvé comme ça. Moi je pense qu’il était même sorti de la maison et allé à l’hôpital histoire de ne pas mourir dans sa maison, pour sa femme, et qu’il n’a pas osé déranger une fois sur place. Il avait un rendez-vous ce jour là, mais bon, les types arrivaient de partout à cause d’un des premiers bombardements, et il attendu sans rien demander à personne.
Le lendemain, j’étais à côté de lui et exactement comme mon oncle toute sa vie, je n’osais pas déranger – je suis resté dans la chambre avec lui, en suivant les claquements métalliques des brancards, de loin. Parfois il y avait une courte bouffée de fureur sonore, une trace bleue et blanche quand un équipage passe en urgence à travers l’encadrement de la porte, puis retour à un demi-silence. A l’observer comme ça je réalisais qu’il avait en fait beaucoup maigri et que ses vêtements amples, pratiques, avec des poches partout, étaient aussi un bon camouflage pour nous tromper avec amour. Je l’avais toujours soupçonné de manger autant uniquement pour nourrir son stress. La guerre, il y a ceux qui en gardent la nervosité sèche et le qui-vive, et d’autres qui ont appris à laisser passer les balles à travers eux en devenant des fantômes par précaution.
Il est mort hors batailles, par hasard et à contretemps. Ca existe les morts blancs? Ni victime, ni martyr, ni compté quelque part? La mort subite du citoyen? C’est débile de mourir pendant la guerre de l’usure du reste, cette mort subite d’un type comme tout le monde, ça devrait être un drame. Il devrait y avoir une tombe du citoyen inconnu pour les tombés comme lui! Après le 11-Septembre aussi ils ont eu des hausses de crises cardiaques pendant des mois, je ne sais pas comment ils les ont comptés.
Si on faisait ça, le lendemain tout le monde viendrait t’expliquer immédiatement que c’est pas un inconnu : c’est bien sûr le voisin, c’est mon ami, un oncle, une connaissance. Les martyrs ordinaires ils passent dans nos vies, avec des départs fatalistes et sur la pointe des pieds, on les sent se multiplier. On sait qu’il y a des gens qui n’auraient pas du mourir comme ça, sans trop savoir à qui le dire et à qui s’en plaindre, juste on sent les fragilités qui craquent et les corps lentement suppliciés par la crise – et si tu demandes à n’importe qui il y a toujours un de ces morts anonymes qui lui reste comme un repère.
C’est pas parce que c’est mon oncle, mais c’est ça pour moi. Les voisins et les gens sont occupés à autre chose pour pouvoir passer l’enterrer ou saluer la famille, tout le monde est sur les routes, et celui là c’est une mort facultative dont je me remets pas. Je ne sais pas si une bonne personne pense comme ça, mais moi j’ai eu une colère immense après sa mort, quand j’ai vu à quel point les condoléances étaient disloquées, que même ça on arrivait plus vraiment à le tenir. Alors quand c’était possible j’ai pas dit aux gens de l’extérieur comment il était mort, je les ai laissé imaginer quelque chose avec la guerre qui donnerait du lustre à sa vie. J’ai laissé les choses flotter et je leur ai volé de la compassion, pour lui et pour moi, j’ai laissé sa mort susciter enfin quelque chose. Si à l’autre bout du téléphone on voulait croire qu’il était mort dans le cœur de l’actualité je disais rien, je contredisais pas, ils avaient qu’à être là.