Moi avec les lacets dans les montagnes j’ai toujours pensé que c’était comme un sillon géant, un 33 tours de pays si tu veux, que des spirales auxquelles il faut un diamant. Je ne suis pas sûr qu’il en sortirait du Feiruz à vrai dire, vraiment pas en fait, mais je crois qu’ici tout tourne autour des routes. Tu connais le slogan le ski le matin et la plage l’après midi? Il y a un truc implicite dedans, c’est la route et c’est la bagnole! On a construit des routes pour pouvoir s’échapper d’une ville irrespirable à force de voitures dedans et donc il faut une voiture pour fuir les voitures…En évitant les checkpoints, parce qu’on est au Liban quand même.
Je dis que c’est comme un vinyle parce que les routes elles ont eu leur relief labouré par les chars à certains endroits, et vraiment on dirait des sillons, même aux roues à force tu reconnais leur rythme. Les routes elles fonctionnent par bouts, et il y a des endroits moins homogènes que d’autres, il y a même des trous dans la route auxquels on donne des noms tellement ils font partie du paysage. Faudrait une carte des trous en fait maintenant quand j’y pense. J’ai appris ça, on a tous appris ça, qu’une route ça pouvait casser – apparemment pendant la guerre ils devaient souvent refaire parce que les blindés mettaient trop de pression sur le bitume. Mais c’est pas partout. Parfois tu arrives dans une zone électorale où la route est neuve et moelleuse aux pneus parce qu’un candidat a voulu payer son élection, à côté d’une route coupée et d’un pont jamais fini parce que ça, c’était son adversaire.
Et bon, comme toi j’imagine, j’ai vu des vidéos et des photos et tout pendant des mois. Mais quand ils ont détruit les routes en partant du sud les israéliens, quand ils ont sorti cette machine qui brise le bitume derrière elle en avançant, avec cette espèce de lame qui plonge, j’en ai suffoqué, je ne sais pas pourquoi j’ai trouvé ça encore plus obscène que d’habitude.