Il y a une d’entre elles dans ce petit groupe, je la connais sans l’avoir jamais rencontrée. Physiquement je veux dire, elles étaient 3 devant moi. Mais il y avait toujours un autre visage discrètement présent dans leur main. La 4e, je pourrais la reconnaître, j’ai même fini par lui dire bonjour aussi à force tous les matins, en la saluant dans l’écran. Globalement, la première chose qu’on me demandait en arrivant d’ailleurs, c’était pas de l’eau ou de la bouffe, c’est s’il y avait du réseau et le point électrique pour rester chargée.
Je ne sais même pas si elles ont éteint une fois tout le temps où elles attendaient ici, ce n’est pas que tu raccroches, c’est que tu coupes parfois le son, parfois la vidéo, parfois la conversation. De toutes les heures où je les aies eu ici avec moi, elles n’ont jamais éteint, elles n’ont jamais raccroché, il y avait toujours ce visage en plus et cet appel de fond, un truc en cours sans parler, où toute ta vie est visible pour l’autre. Et au fond je ne sais même pas où elle était au Liban à ce moment là. A la base, je crois qu’elles mutualisent l’ennui, à deux en ligne elles multiplient par deux les chances de le briser, mais avec la guerre ça devient comme la télé en direct, elles sont les premières à savoir s’il se passe quelque chose chez l’autre. On a tous fait ça pendant la guerre, à chercher l’instantané permanent, avec chacun son réseau familial en plus du direct des chaines télé.
Elles attendaient que je passe mes coups de téléphone pour leur trouver un abri, et trois fois il y a eu une piste et trois fois elles sont revenues. La première fois elles sont arrivées au bas de l’abri et ils ont inventé une raison très vite, qu’il n’y avait plus de place, qu’ils auraient bien voulu, j’avais tellement honte j’ai pris ma voiture pour aller les chercher moi-même; la deuxième fois c’est moi qui ai du les rappeler alors qu’elles étaient en route dans le bus, les gens de l’abri avaient retiré leur proposition; la troisième…Je ne sais même plus tu vois, je confonds. Mais c’est la quatrième fois que j’ai explosé au téléphone, j’avais une dame distinguée qui essayait de m’expliquer depuis toute sa morale de paroisse qu’on ne pouvait pas mélanger les employées de maison avec des réfugiés, qu’elle en était désolée, que peut-être je devrais…Et je perdais tellement mon temps à l’écouter se convaincre elle même, que c’est là que j’ai explosé, je crois que je lui ai dit « mais enfin madame vous ne les voyez jamais, vous n’y faites jamais attention, qu’est-ce qui vous fait croire que vous allez les remarquer à ce point si elles viennent? ». Et là les 3 par contre elles ont levé la tête en rigolant. Je sais pas si la 4e a entendu ou si elles lui ont raconté.