« Je m’en souviens du sable ». Il allait commencer sa phrase habituelle, et je me suis tendue immédiatement à l’attendre encore une fois, encore au même endroit du déjeuner, « nous avec les sacs de sable et les barricades c’était sur les pavés la plage ». Mais pour une fois ce jour là il avait raconté autre chose. Comment ils avaient rempli ces sacs sur la place justement, de nuit, creusé la plage, et que de l’autre côté de la ville, les autres ils avaient du ciment pour leurs barricades, et qu’à la première pluie ça s’était durci en bunkers involontaires, et qu’ensuite ils savaient plus comment les enlever, que peut-être c’était pour ça qu’ils avaient pas réussi à arrêter la guerre au fond. Et il continuait, à expliquer comment avant d’y aller avec les bottes, cette plage là il y était avec sa grand mère, enfant, et qu’il y avait vu son grand père qui pêchait. Pêcher à Beyrouth. Pour moi c’est inconcevable. C’est à peine déjà si je sens qu’on est dans une ville côtière, alors plus que ça…
Je savais pas ça, je savais même pas que mon père avait mis un pied nu sur cette plage un jour, moi on ne m’a jamais amené à la plage ou baigné ici, il a jamais été question d’avoir un orteil dans cette eau et d’approcher ce sable là. J’ai appris à craindre la mer et à la voir comme un mur droit, pas une surface plane. Comme une illusion d’optique voilà. Un jour, il y a des étudiants français en échange ils ont voulu aller se baigner de nuit ici…J’ai eu un haut le cœur, jamais j’allais les suivre. Intérieurement moi j’ai tout de suite pensé que c’était bon pour les syriens et les mecs de ouzai de faire ça, c’était dangereux même la nuit, tu sais pas ce qu’il y a dans cette eau, et surtout je ne savais pas comment on grimpait jusque là, comment passer la muraille.
Et pourtant quelques mois après j’étais allé au bout de la muraille impossible, qui était devenue une rambarde bête, et même qui se terminait un peu plus loin. Je manifestais sur le sable et c’était devenu la chose la plus essentielle au monde de défendre ce coin avec mes amis. J’aurais nié avoir jamais dit un truc pareil sur les syriens. J’ai jamais avoué que c’était mon premier bain et que je savais pas nager non plus. On est restés pendant des jours, presque avec la peur que la plage puisse être volée et déplacée si on partait, ils en sont capables, il paraît qu’ils ont éteint une plage comme ça au nord dans les années 1950, qu’elle a disparu avec les promoteurs en une nuit.
Je me suis demandé si mon père avait cru pouvoir épuiser la plage à force de sacs, à l’époque, ou ce qu’ils avaient fait avec les sacs ensuite, à la fin, et je ne lui ai pas demandé. J’attendais qu’il continue. C’était la première fois qu’il parlait de la guerre comme ça et je ne voulais rien interrompre, et surtout pas croiser son regard dans l’horizon, au cas où ça le bloque.
Mon oncle par contre a pris la parole, parce que lui aussi il s’en souvenait de la côte. Il avait mangé la mer avec un remblais lui! Il avait vaincu la muraille en lui bétonnant dessus, en transformant une décharge sauvage à moitié flottante dont plus personne ne savait quoi faire après guerre. Et au bout ils n’avaient pas mis de plage, pour peut-être avancer encore plus un jour quand il faudrait, et lui il avait rit en parlant de sa conquête de l’ouest et de ce qui restait à faire. Ce rire là m’a tendue comme une menace de mafieux. Il y a une expression ici, « va carreler la mer », pour dire à quelqu’un d’aller se faire voir. Elle a l’air mignonne. Elle est pas innocente quand des gens comme lui n’hésiteraient pas à tout recouvrir.