Portrait de crise #35 – Monsieur Le Directeur M.

Plus le temps passait plus le bruit ambiant du café s’épaississait, et pour capter quelques accents toniques venus des murmures de cet homme et qui coiffaient l’ambiance de manière irrégulière, il fallait à chaque fois quelques centimètres de plus à se pencher au dessus de la table. Il s’était mis à raconter son enlèvement en 1985 sous forme de litanie. Le souffle encore fatigué l’heure d’avant était remplacé par une voix calme qui ne s’arrêtait plus, un écho presque fidèle d’une voix antérieure à peine déformé par l’âge. Il verbalisait à voix basse un questionnement personnel dont il était prisonnier depuis 1985, avec la même voix de ses 40 ans pour envelopper les mêmes questions. Pourquoi l’enlever lui, maintenant, pour quel objectif? Pourquoi le libérer lui, maintenant, pour quel objectif? Il déroulait ces questions flanquées de toutes les hypothèses possibles, dans l’habitude de ne pas être écouté ni de laisser le moindre espace de réponse ouvert. Dans l’habitude aussi de cette récitation d’un schéma rigidifié par l’usage et les ans, auquel il se tenait tout entier en récitant, justement pour ne pas avoir à parler et rouvrir le gouffre. Il avançait sans s’arrêter, et par une communion particulière je sentais que je n’aurais pas mieux compris la situation même en ayant une maîtrise parfaite de la langue, je me reculais un peu de la table, à le regarder plus que je ne pouvais l’entendre, bizarrement plus proche de lui avec ma propre incompréhension linguistique entrée en sympathie. Je suivais en pointillés comme les autres, mais à ne pas faire semblant de tout connecter, j’avais cette impression de mieux visiter avec lui ce labyrinthe de fragments incompréhensifs qu’il parcourait en boucle pour rester debout.

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