Ils n’avaient rien dit dans le taxi à l’aller, à part ce passage de moue attristée de l’un à l’autre, avant de chacun revenir à l’écran de leur vitre, où défilait un film de futur en ruines, un paysage d’immeubles noirci d’avance pour lequel l’imagination s’équipait déjà, dans une zone autonome et lucide du cerveau, sans paroles.
Il prenait un autre taxi au retour. Où est la guerre? Montrez moi la guerre! Il avait envie d’hurler au taxi. Il se voyait distinctement vriller dans une personnalité parallèle, à taper l’appui tête, il se regardait exploser et décharger des semaines de frustration de loin, mais sans savoir le faire. La ligne de cafés et de petits magasins était désertée, tout était calme dans le bleuté d’une fin de journée, il n’y avait ni bruit, ni odeur, ni vision, pas de destruction visible, aucun panache de fumée d’un feu jamais éteint. Rien pour se sentir important au cœur de l’actualité, rien à filmer pour le prouver, rien à voir pour le décrire ensuite. Il cherchait désespérément la guerre en sentant monter un bloc de sentiments intense, entre la colère de comprendre que lui aussi était venu pour voir, contre tout ce qu’il pouvait prétendre, et la peur panique de découvrir ce qu’elle avait vraiment été, combien elle n’était d’ailleurs même pas finie; qu’il faudrait la traquer dans les détails et s’attendre à la voir surgir dans le familier, renoncer au spectaculaire qui simplifiait tout à distance.