Portraits de crise #28 – Dallal

J’adorerais faire un film à partir de tous mes films de mariages. Tu sais à quel point c’est central ici, non? Je crois que c’est notre plus grande industrie honnêtement, et je ne sais pas comment on en est arrivés là. Je veux dire au Liban tu paies ton mariage 2 à 3 fois plus qu’en France, et je parle pas du nombre de personnes hein. Parce que tu as aussi 2 à 3 fois plus de gens – c’est comme ça y a pas le choix – mais pour chacun c’est 2 à 3 fois plus cher. Dans une économie qui est, je sais pas…où les gens ont peut-être la moitié, le quart de la richesse moyenne française? C’est quoi à la fin, 5, 6, 10 fois plus d’argent proportionnellement? C’est des prêts avec la famille, c’est des lieux à louer, c’est des locations des photographes et de la vidéo. Le mariage c’est vraiment des libanais qui volent à d’autres libanais qui empruntent à d’autres qui invitent les cousins des voleurs qui vont finir par t’offrir un truc à un prix ahurissant qui compensera un peu tes dépenses…C’est notre Ponzi interne. Non? Je sais pas si c’est ça une Ponzi, mais il y a un truc où j’ai l’impression que tout le Liban s’y retrouve, que tout le monde s’y croise. Bizarrement dans ma tête je me représente ça comme un liant, tu vois, quelque chose qui nous fait tenir entre nous, on est un pays tellement petit que tu finis toujours par bénéficier indirectement de ton propre escroc. Ça a du sens ce que je dis?

J’en fais peut-être 10-20 par an des mariages, j’ai une matière incroyable, mais évidemment je peux pas…Tu as du voir tu sais les archives des studios photos du Liban des années 1950 non? Il y a eu deux trois personnes comme ça, on a retrouvé leur stock, ils gardaient tout. Moi je garde tout aussi, il faudrait un musée des mariages un jour. Je garde les mariages systématiquement, et deux trois autres trucs. C’est parfait d’être le technicien, on t’oublie souvent, et tu passes d’un truc à l’autre dans la même journée. Je suis pas censé garder, mais il y a en deux des séquences là récemment…Comme c’était le bordel avec la guerre, j’ai un copain de fac qui m’a appelé en renfort, et on a filmé une gamine, la pauvre vraiment, un peu paumée forcément mais adorable, attifée fille de martyr, à qui ont avait fait apprendre un texte. Et à un moment du texte elle dit « hamdullah 3ala n3amet al Nasr », et elle avait commencé à répéter l’expression, mais elle prononcait mal parfois. Elle disait « La3net al Nasr »* à la place, et on a pas…J’ai pas capté tout de suite avec sa petite voix, mais à la réécoute en montage c’était flagrant. Je me suis rappelé moi que j’avais demandé à ma mère ce qu’il fallait dire à mon père quand il reviendrait, s’il fallait dire yaatik al afiyé quand il passerait la porte, et elle m’avait répondu bizarrement et un peu gênée qu’il vaudrait mieux utiliser hamdullah 3ala salameh**. J’ai mis des années à comprendre.

Et le lendemain j’étais déjà dans un autre truc, à filmer une vieille philanthrope depuis sa maison énorme dans la montagne, d’où elle était censée gérée une ONG nationale. Et elle, elle était pas croyable. A un moment donné elle nous a dit cette phrase, en prenant son souffle de manière inspirée « on peut vivre sans eau sans nourriture, sans électricité, mais on ne peut pas vivre sans dignité, sans amour ». Et j’ai pas pu résister, j’ai fait un zoom arrière depuis son visage pour montrer le cadre. Je veux dire…Proférer ça comme une grande dame devant un café et des biscuits dans ton sofa à dorures, dans un intérieur avec trois enfilades de coins salons de suite dans la même pièce énorme, c’est une scène…C’est grotesque quoi. Grotesque mais filmesque. Il y a des gens ici c’est des personnages en quête de caméras. Ça m’a rappelé ce film sur la grande bourgeoisie pendant la guerre ici, on dirait un faux film intellectuel des années 70, et je sais plus si la scène existe vraiment comme ça mais dans mes souvenirs tu as une jeune fille frêle et divine, presque en robe de chambre transparente, sur une méridienne, à contempler un plafond à moulures, et qui dit un truc inspiré comme « j’aime la guerre, j’aime son urgence radicale ». C’est peut-être la même d’ailleurs, elle avait l’âge d’être ce genre de créature à l’époque.

*N3amet, la bénédiction / La3net, la malédiction

**la première expression est adressée à des travailleurs comme encouragement, la seconde à des voyageurs revenus

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