Nous il y avait un café, notre café QG, c’est là où on restait pour surveiller le quartier, et comme ça on avait pas à s’appeler et à prendre de risques. Et chaque jour il y avait le selfie tous les quatre, sur nos chaises en plastique. Et chaque jour on a fait notre dernière photo, sans en parler mais on était prêts. Au cas où, chaque jour la dernière. Si tu regardais mon portable tu verrais le flot de photos de toute la guerre, toutes les cartes et les annonces de frappes en bleu et rouge, et les vidéos, et à chaque fin de journée il y a notre photo. Pas un jour on a raté. Sauf le jour…Un jour ils ont détruit le café. A un des rares moments où il n’y avait pas au moins un de nous, pile au moment où il n’y avait personne en fait. Et je suis sûr que c’était fait exprès. Regarde, il y a eu des fois où ils appelaient les gens dans une voiture pour leur dire de ralentir parce qu’ils allaient frapper la voiture devant, c’est à ce niveau de contrôle…Avant on pensait qu’on avait évité de peu, trompé les radars, moi j’ai été malin plusieurs fois avant comme ça, maintenant tu sais que si tu es resté vivant c’est parce qu’ils le veulent bien. Et moi c’est le pire message que j’ai jamais reçu de ma vie, justement parce que tu reçois rien. On te laisse vivant. Ta vie c’est un sarcasme qui reste, pire que si on te crachait dessus, tu vis à partir de ce moment là pour te rappeler que toi…Toi tu n’étais pas important. Ils ne font pas que détruire les routes et les champs, ils laissent le doute après eux quand tu arrives au bout de tes décombres.