Portrait de crise #23 – Issam

Une fois qu’on a dégagé la rue, on a pu accéder au parking en dessous, et il y avait une des voitures bâchée que j’ai reconnue. Alors oui la carrosserie avait été protégée des poussières, mais enfin il y avait une poutre en travers du capot, en plein sur le moteur, qui avait soulevé un peu la bâche, et c’est avec ça que j’ai vu. J’ai reconnu le bas de caisse typique de mon père. Ça l’aurait flatté de savoir que ses voitures se conservaient encore comme de la carrosserie d’art, à côté d’une Bugatti – complètement éclatée par contre celle là. La Mercedes Chabiha comme ça, quelque chose comme 1997-1999, signée par mon père, ça avait encore une valeur.

Mon père c’était le grand blindeur de Beyrouth. Je sais pas trop comment il l’est devenu, mais c’était comme un artisan qui a inventé une discipline en pleine guerre civile : mon grand père il travaillait le bois, et pas comme un menuisier classique, vraiment dans le détail, et mon père il a toujours eu l’habitude de le suivre dans les ateliers. Je crois que c’est sa manière à lui de pas avoir pris les armes, mais j’ai jamais vraiment su ce qu’il avait fait en 1975.

Il changeait tout, il avait ses propres boulons qu’il tournait lui même, et même moi je n’ai jamais réussi à connaître tous ses secrets. Il n’y a pas un homme politique libanais qui n’ait pas un jour pris le souterrain pour descendre dans son garage au 3e sous sol. En fait si tu ne passais pas ce cap un jour, c’était comme admettre ton manque d’ambition et dangereusement exposer une richesse défaillante.

C’était tellement important qu’il y avait même quelques malins qui avaient tenté de faire croire à leur passage chez mon père. Ils s’en souviennent parce qu’il n’avait aucune difficulté à appeler et à mettre les choses au clair, même avec un ancien président, même avec un ministre mafieux et armé du genre vivant dans l’impunité absolue. Mais toujours avec l’intelligence d’amorcer la gifle avec tact. D’abord en le remerciant d’avoir parlé de lui et d’avoir manifesté un intérêt pour son travail, ensuite en leur proposant de passer au garage et de se rencontrer.

Il faisait aussi toujours en sorte de travailler pour tout le monde, c’était un neutre actif, un de ceux sortis de l’équation, qui montraient régulièrement qu’ils n’appartenait à aucun camp. On pouvait venir sans calcul chez lui et je crois que ce garage glauque, avec son petit salon discret et cosy dans un coin pour discuter, ça a toujours été paradoxalement une aire de repos pour tous ceux là. Moi j’adorais voir les tests à balles réelles à la fin du processus, quand il avait désossé et remonté la voiture en blindeur d’art, en général l’homme politique y assistait avec gourmandise, se laissait prendre par une cérémonie où mon père le laissait lui ou son garde du corps tirer directement sur le capot, avant de repasser un coup de peinture et de la livrer le lendemain intacte. Tous, ils ressortaient à chaque fois avec les mêmes yeux brillants que moi, avec un jouet secret à 100,000 dollars minimum.

Tu peux pas imaginer, dans les années 2000 moi je voyais passer tout le monde au garage. Mais bon, à force c’était pas des petites bombes et des coups de feu qu’il fallait absorber. Quand tu passes à des charges explosives en tonnes, il n’y a plus rien à faire. Limite ta voiture devient dangereuse pour tout le monde, tellement il faut augmenter la charge et faire péter tout le quartier. Il a arrêté à ce moment là, il est passé à la voiture de luxe, mais greffer des bouts de voitures de luxes volées en Europe pour les refaire, ça l’a jamais motivé. Le luxe en kit, pour des gens qui veulent faire croire qu’ils ont le cash pour acheter les vrais modèles, c’est pas pareil. C’est pas les mêmes clients. Avant les types lui confiaient des modèles neufs hors de prix, et repayaient en plus pour qu’il intervienne, sans discuter rien du supplément, c’était la confiance absolue. Là il se retrouvait à devoir négocier avec des merdeux de fils à papa. 



C’est moi par contre qui me suis mis à désosser les bagnoles foutues. En ce moment, ça veut dire courir après les épaves dans le pays. Yen a quand ils ont perdu leur appartement et leur voiture c’est comme s’ils avaient perdus deux fois la maison tu vois. Moi je sais qu’il y a toujours quelque chose d’intact dans ces ruines, toujours, c’est la magie du truc, même noyées dans les gravas, et quand je suis d’humeur honnête je file quelques billets s’il y a vraiment beaucoup de pièces à récupérer. Mais maintenant tu sais, les gens voudraient que je leur paie la bagnole comme neuve. Avant ils me payaient comme on paie l’enterrement, maintenant ils espèrent que leur voiture, même fondue, c’est une rareté que je veux leur acheter.

A force on se reconnait sur les chantiers – il y a ce type que je croise souvent, il fait les panneaux solaires, je ne sais pas ce qu’il en fait mais il les récupère comme moi, et il y a Abu Tony aussi que j’aime bien, lui c’est le grutier avec le matériel le plus lourd du Liban, il désosse les immeubles. C’est littéralement l’homme qui a démonté Beyrouth dans les années 1990-2000, le bois, les blattât, le fer forgé, tout. Et même lui il le dit, c’est plus comme avant, il a l’air sombre sur les chantiers, il dit que ya a plus rien à récupérer avec les guerres aujourd’hui.

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