Toi, moi, on regarde les nuages, on laisse couler leurs reflets. Lui il scrute, il les déshabille jusqu’à leur faire cracher ce qu’ils ont à dire, s’il pouvait arrêter le cours du coucher de soleil pour aller l’inspecter il le ferait. une personne normale elle regarde, il y a parfois un visage qui se superpose – lui il y a forcément une forme et un visage caché. Et s’il faut, il ira chercher de force. Quand il n’y a rien à voir c’est qu’il a manqué quelque chose, il s’en voudra jusqu’au prochain d’avoir été trompé. Je le vois au pli de son front, il a un angle particulier quand il a pas eu ce qu’il voulait, il s’en veut d’être naïf.
Imagine toi quand tout le monde s’empare de ton lexique et de tes obsessions. Tu parles tout seul depuis des années de génocide. D’avions et de leur nuages effrayants. Tu as éloigné tes amis à force d’asséner Chemtrails is Genocide à chaque détour de conversation, jusqu’à ce qu’il n’y ait même plus de détours à force, juste une ligne droite où tu fonces tout seul. Et arrive ce moment où tout le monde se met à regarder le ciel avec inquiétude, où l’on guette des avions et l’on parle de génocide. Tu imagines? Ça a été l’extase pour lui. Il a vu tout le monde coordonner ses inquiétudes à un monde imaginaire où il régnait avec plusieurs années d’avance.
D’habitude moi, j’entends rentrer et sortir les acteurs quand il parle. Ce n’est pas que je l’écoute pas, c’est que j’ai inventé une manière qui nous préserve tous les deux, une écoute globale, je connais tout suffisamment pour avoir un radar à nouveautés, et surtout pour savoir anticiper la fin du monologue. Lui fait des liens entre tout ça, moi mon écoute tient du bingo mental. Il faut prévoir quand ça va s’arrêter au moment il aura relié l’ensemble et parcouru toutes les cases. Et de temps en temps j’entends d’une oreille distraite qu’il y un nouvel arrivant : tiens, voilà la Turquie, tiens le tremblement de terre, il n’en parlait plus depuis un moment. Mais ce qui se passe entre les cases et comment il relie tout ça je le laisse à sa créativité, je n’écoute pas, j’attends juste le moment où il redescend de son trip pour profiter de ce qui reste de normal chez lui.
Là pour une fois je l’ai écouté. Je me suis surprise à l’écouter. Non en fait, plutôt j’étais effrayée en sentant que je l’écoutais. Il parlait phosphore blanc, uranium, amiante, entre deux histoires d’épandages d’avion pour modifier le climat et de CIA, et je l’écoutais parce qu’au fond plus rien n’avait l’air farfelu, et le morbide de la géopolitique il était là de toute façon au loin de l’autre côté de la fenêtre.
Il a dessiné et il a pris des photos pendant le confinement, pardon pendant la guerre. Tous les jours il est sorti, et il prenait des photos des trainées d’avion, il notait des choses, comme on ferait un catalogue de nuages diaboliques. L’un des derniers jours avant le cessez-le-feu il était agité comme un dingue, d’avoir pu voir une trainée bizarre en arc de cercles, autant que moi j’étais inquiète. Et je devrais pas dire ça, je sais pas si c’est bien, mais ça nous a rapproché. Jamais, ja-mais j’aurais cru que ça viendrait de là!
Et ça lui a fait du bien. Je ne sais pas si je devrais le dire comme ça…Mais il a jamais été aussi bien depuis longtemps. Déjà ça l’a fait remarcher. Il partait avec son carnet et son appareil, à prendre des notes. Il s’est même fait des amis. Des chasseurs. Ils ont failli lui tirer dessus la première fois, mais depuis ils se croisent. Ils l’ont invité à une soirée, il est revenu à la fois heureux qu’on l’ait écouté, et surpris de réaliser que lui pouvait écouter, comme s’il avait recouvré l’usage d’un membre oublié. Et il a élaboré des tas de raisonnements pour l’expliquer, mais le fond du plaisir, c’est qu’ils disaient la même chose que lui maintenant, comme avec moi.
Il m’a piqué mes marches par contre. Avant c’était moi qui sortait tout le temps pour échapper à son humeur de plomb. Une part de moi est dans l’énervement qu’il fasse ça seul après des années où j’ai vainement essayé de le trimballer, mais une autre est dans la joie que sa présence lourde débarrasse le plancher pendant quelques heures – j’ai jamais eu la maison pour moi depuis des années.
Du coup j’étais molle quand je lui disais de ne pas sortir. Lui m’assurait qu’il n’y avait aucun risque, moi j’insistais faussement pour qu’il reste. Et d’ailleurs je crois pas tellement par peur du danger, mais par peur de l’indécence – d’être aussi visiblement en train de vivre en parallèle de la guerre. Il a quand même attendu la fin du premier mois pour sortir, et puis parce que l’indécence se dissout pour tout le monde il a assez vite croisé nos voisins quelques jours après, eux aussi sortis pour une marche. Et au bout de deux trois fois il leur a proposé de passer à la maison, comme si de rien n’était, après des années de silence, et même ça je ne suis plus surprise tu vois.