Portrait de crise #20 – Abou Hassan

En partant j’ai lâché les oiseaux. Je suis allé sur le toit. Et c’était au revoir, bye bye, ila liqa. Mais pas adieu, juste au revoir. Toi tu n’imagines pas combien ils sont intelligents, ils peuvent disparaître pendant des mois et revenir. En fait ils vont revenir bientôt. Avant on les sortait peu à cause des avions et de l’aéroport, parce qu’on avait pas le droit. Ah si si on est des hors la loi nous, le kachach ca tient le toit mais on le regarde de haut. On a pas le moindre argent pour se payer un voyage mais on est un danger pour les avions! Enfin là, au contraire, il fallait les protéger des avions et des drones, et nous on évitait de les sortir. Encore plus avec les drones d’ailleurs parce que les oiseaux sont curieux, ils ont la tendance à s’approcher parfois et…(il fait la moue). J’y pensais tellement que j’ai fait un rêve bizarre à un moment où j’avais un drone qui rejoignait ma volée et il fallait que je l’apprivoise. 



Je les ai libérés de la cage, comme pour le tour habituel, guidés avec deux trois gestes classiques et j’ai arrêté ensuite brusquement quand ils étaient à, quoi – 50-60m? Et je suis descendu sans me retourner, pour qu’ils comprennent. J’ai descendu l’échelle, l’escalier de l’immeuble – même sans passer par l’appartement, et j’ai rejoint la voiture. Et on est partis avec les affaires, et j’ai regardé droit devant moi en évitant de lever les yeux. Avec presque l’impression qu’ils suivaient la voiture.

Tu sais qu’ils sont abattus quand ils passent la frontière pour les migrations? Le dôme de fer il ne sait pas faire la différence entre des oiseaux et des roquettes, ce truc découpe le ciel, et il a des mailles serrées je t’assure. Mais ça c’est s’ils arrivent aussi loin. Et seulement s’ils y arrivent. Parce qu’avant ils meurent de trouille, ils tombent tous terrassés par le bruit des bombes. Les oiseaux ils peuvent avoir des crises cardiaques bizarrement. Toi tu n’as jamais vu une murmuration qui a perdu son mouvement. Elle est…elle est comme aimantée vers le sol, et d’un coup, tous les les battements d’ailes ils se désynchronisent, tu perds tout le silence, c’est des coups d’ailes dans tous les sens.

Même là bas, dans l’école là, j’ai pas pu m’empêcher, je les attendais le matin, il y avait une part de moi qui espérait qu’ils me suivent à travers le pays. Chaque jour j’essayais d’aller un peu plus haut que l’école pour avoir une vue dégagée. J’en ai vu d’autres mais pas les miens. J’ai entendu les chasseurs, mais c’était pas des bons. Même de loin ça s’entendait. Aucune chance qu’ils se soient fait avoir, on abat pas mes oiseaux comme ça, c’est l’aristocratie que je pratique moi. Les chasseurs à côté…ils n’ont aucune idée de ça, ils n’ont pas le niveau. Mais par contre j’avais peur des trafiquants, eux ils savent, ils ont l’habitude de les suivre d’une frontière à l’autre, dans le meilleur des cas ils viennent vers toi et ils te revendent tes propres oiseaux mais sinon…


Là on est revenus, et je les attends, comme tu vois. Je ne sais pas si on aura tout refait pour avril, pour accueillir à nouveau les autres, les migrateurs. Si tu n’as plus d’arbres ça va être quoi leur abri? Comment ils vont se repérer sans rien au sol? Et sur un sol pollué? Il paraît que dans d’autres pays ils ont senti, ils ont dévié leur trajectoire, alors il faut se grouiller avant qu’ils se décident, avant qu’ils tracent d’autres lignes. Ils vont me chercher en passant je t’assure, Abou Hassan c’est un passage habituel pour eux, c’est l’istiraha, alors rien que pour ça je dois reconstruire vite.

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