Il y avait eu des geysers de terre. Bitume craqué par l’impact, projectile qui creuse et derrière lui laisse une trainée de sol bouillant, pressée de s’échapper avant l’explosion imminente. L’expulsion des ocres était allée jusqu’à colorer les fumées montantes d’une allure suspecte. Évidemment que quelqu’un va te dire combien ce rouge fait référence au sang des martyrs, ou bien à des armes inconnues, mais pour moi c’était surtout voir le cœur saignant de Beyrouth, ce sable plein de fer, très fertile, la couleur intime d’une ville qu’on n’atteint pas d’habitude. Je sais qu’il y a un nom pour les villes qui s’enfoncent au fil du temps, mais est-ce qu’il y en a un pour une ville qu’on pousse violemment sur elle-même? Il n’en reste pas le moindre amas d’immeubles, mais un puits, devant lequel défilent ceux qui pleurent et ceux qui se réjouissent, à parité, les têtes baissées et les v de la victoire en selfie. Des présences clivées, à la caricature reposante pour ne pas avoir à s’interroger vraiment, sur un paysage couvert de ce rouge presque proche du retardant, cette poudre rouge des canadairs en cas de feu de forêt. Et de fait tout le monde est encore hagard et dans l’attente, tout ça a l’air temporaire et improvisé. Chaque soir des dameuses viennent calmer et aplatir ces vagues sèches, pour leur passer le goût d’osciller encore, alors que leur grain est aussi chargé que l’air encore lourd de poudre.