Portrait de crise #18 – Issam par Nour

Je fumais ma clope, à l’écart de l’école sur la route, après mon shift, encore le gilet sur le dos. Et j’ai entendu une voix pas loin, un petit murmure, ça n’avait rien d’exceptionnel d’entendre des murmures autour de l’école quand les gens voulaient prendre une seconde d’intimité. Tout le monde faisait ça. Mais celle-là, même si je distinguais pas plus ce qu’elle disait, elle avait une cassure de rythme singulière. En tendant l’oreille j’ai entendu un « bonjour » répété avant chaque coulée, pas comme une conversation normale au téléphone, plutôt comme un discours répété. Ça venait d’un type derrière le bâtiment, debout, la nuque penchée sur son portable, le visage bleuté relevé à chaque inspiration.

Je me suis approchée et je l’ai vu avec son portable, à faire et refaire un enregistrement, à couper d’un coup en milieu de phrase, respirer et reprendre, ou marcher avant de reprendre, à s’asseoir, respirer, et reprendre. Il refaisait son message whatsapp en boucle. Au bout de 10 minutes j’ai compris que c’était un message à la famille, à force d’avoir entendu tout au moins deux ou trois fois. Mais il s’interrompait souvent d’un coup, soufflait, se réécoutait, se ravisait et recommençait. Ça tenait à rien, chaque fois qu’il essayait d’explorer un nouveau ton, ou de changer l’ordre des idées, il perdait l’équilibre, il y avait des cahots, des ralentissements, et il coupait court à ces blancs immédiatement inquiétants. C’est vrai, c’était les hésitations typiques que quelqu’un essayerait de décrypter à l’écoute. C’était sûrement ça qu’il essayait d’éviter. Ça et le message trop long, parce qu’il savait qu’un message léger et rassurant ne l’était plus quand il était trop long. Ça a bien duré une demi-heure, où il a tout essayé – ton, ordre des mots, volume de la voix, vitesse, même apparemment à écrire un plan sur son portable pour avoir un support, tout en essayant continuellement de sonner spontané et enregistré au détour d’autre chose. A la fin sa voix faiblissait de fatigue presque. J’avais l’impression d’assister en fraude à tout le répertoire de réglages possibles d’un artiste, et en même temps je comprenais instinctivement où il voulait en venir, c’était familier. C’est dire combien chez nous la normalité tient de l’art fragile maintenant.

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