Je déteste les cartons. Les cartons avant tout ça c’était bon pour les syriens, et après l’explosion à Beyrouth j’ai eu le cœur serré d’en recevoir un comme eux, quand il y a eu des associations qui sont passées nous les déposer pendant plusieurs mois. La crise pour moi elle n’a aucun goût, elle a un toucher et un son de carton. Les bouts de carton et de plastique pour une vitre déglinguée, le carton imprimé de l’association caritative, le carton imprimé du parti politique le jour des élections, le carton du déménagement. Parce qu’après on est partis de Beyrouth, on pouvait plus payer aussi cher, alors on a repris la maison de la famille dans le village et on y a fait pousser quelques trucs, pour faire de la mouneh, ce genre de choses. Je te dis pas, quand j’ai revu ces cartons dans l’école qui nous a accueilli pendant la guerre, quand il a fallu reprendre nos affaires dans quelques cartons dans la voiture, et couvrir les fenêtres avec en espérant retrouver la maison et pouvoir revenir, ça m’a brisé.
Il y a un truc que je déteste encore plus c’est les palettes. C’est physique quand j’en vois. Le symbole de notre chute c’est la palette. Tu sais on a ce truc avec l’immobilier? Cette obsession à investir et maintenir l’immobilier, le secret c’est qu’au fil des ans on a plus rien à mettre dedans, à part des bouts repensés de ces monceaux de palettes anonymes qui servent à importer pour les autres les produits qu’on peut plus s’acheter. Tu sais on a tout jeté dans les années 1990, après la guerre. Tous les meubles qu’on avait, ces meubles laqués des années 1960-70 à l’italienne, qu’on produisait au Liban en fait, on les a jetés, parce qu’on croyait à ce qui allait venir après dur comme fer. Des séries de meubles quasi neufs, il y en avait régulièrement dans la ville, sur les trottoirs, et on les a même pas revendus, on les a détruits. On a cru à tout ça, on a participé activement, comme pour les banques, c’est pour ça qu’il y a une part de nous qui a du mal à descendre dans les rues et à hausser la voix, la reconstruction c’était nous aussi. Les enfants ils veulent savoir ce qu’on a fait pendant la guerre souvent, pas après, ils posent pas cette question, et en fait heureusement.
Et puis au fil des ans c’est plus des meubles qu’on a eu c’est des bouts de palettes reconditionnés, ça faisait lit, ça faisait canapé, table, Tout. Il y a même des magasins de meubles qui se sont mis à vendre des palettes pour boucler la boucle. 100 balles pour un aggloméré d’échardes à venir. Je supporte pas quand je vois les gens qui les utilisent en se croyant écolo ou qui croient ça esthétique. C’est une esthétique de la nécessité économique, ça me dégoute. Et toi qui aime les théories du complot tu sais où l’on peut dater le basculement? Au jour où IKEA a décidé de pas venir jusqu’ici, de pas ouvrir au Liban – c’est presque à cause d’eux qu’on a pas pu avoir de nouvelle classe moyenne. Moi j’aimerais retrouver la personne qui a décidé ça, j’aimerais lui dire.