Chronique des archives : nouvelles données numériques sur l’histoire du Liban (Moyen-Orient), The New Riyad Review of Digital Sciences, 203-257, 2073, doi.org/10452

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1) Archives hors du pays
Archives Quanta : WhatsApp et Telegram
WhatsApp a été une application conversationnelle importante dans le monde et au Liban dans le premier XXIe siècle, avec plusieurs centaines de millions d’utilisateurs. Ses archives sont aujourd’hui disponibles chez Quanta (ex-Meta, ex-Facebook). La révélation de leur archivage illégal en 2047, qui concernait à l’époque l’ensemble des conversations WhatsApp du monde depuis le lancement de l’application, avait suscité un scandale majeur qui a donné lieu en retour à l’ouverture de ce centre d’archives, entre autres réponses apportées par l’entreprise. La découverte dans le fil du scandale de l’invention d’un support d’archivage qui avait permis de réduire par un facteur 1000 l’encombrement de ces données, et ainsi de permettre depuis plusieurs années cet archivage frauduleux, a suscité un intérêt du public.
Présenté en plus par ce géant technologique de l’époque avec agilité dans la communication de crise comme un geste écologique, il a presque masqué l’émergence de ce centre d’archives adossé à un endowment pour une durée initiale de 100 ans. Ces données – qui devaient à leur époque permettre de prédire des comportements et nourrir des algorithmes – devenues dans un deuxième temps des documents historiques, appellent évidemment certaines précautions méthodologiques, mais de part l’usage extensif de cette application au Liban, ces sources restent précieuses et ouvrent à une écriture de l’histoire « par le bas » comme par le haut et les élites.
Il est possible de consulter les groupes WhatsApp, ou bien – sur dérogation majoritairement – les échanges WhatsApp personnels dans leur intégralité de plusieurs personnalités comme d’anonymes (dans la perspective notamment d’une histoire sociale numérique). La lecture des « groupes WhatsApp » (discussions collectives sur invitation) s’avère très instructive pour le suivi du politique, même si leur multiplication d’époque en rend la consultation aussi ardue pour l’historien.ne que pouvait l’être son suivi pour les contemporains. Mounier-Haddad (2032) décrit ainsi des cas de burnout numériques dans la classe politique de l’époque. A noter que le contenu whatsapp contient autant des conversations, photos que des « voices », pratique de l’époque (sans rendu spatialisé) consistant à envoyer des messages audios – un casque spécial, qui reprend avec justesse le design de l’époque et rapprochera la consultation de l’expérience utilisateur d’alors – est fourni pendant la consultation à ce titre.
Leur consultation ne peut malheureusement plus être complétée par celles de l’application Telegram, un temps concurrente de WhatsApp, brièvement disponible pendant une dizaine d’années, avant que la fondation ne ferme ses portes. Des données qui avaient l’utilité particulière, surtout sur la période 2015-2030 d’offrir une vision des discussions in et off en politique : telegram étant à l’époque réputée plus sécurisée et ne stockant pas les données, c’est sur cette application que les sujets les plus sensibles étaient déplacés. L’étude de Nasharo (2033) offre sur ce point de lumineux développements, montrant combien les conversations interrompues et les silences sur une plate-forme correspondent à une migration vers une autre, le temps d’une discussion sur un sujet plus confidentiel. Ironiquement, et aujourd’hui pour d’autres raisons, la fermeture de la fondation aujourd’hui confirme à nouveau ces dires d’époque : les conversations ne sont plus disponibles et à ce titre sécurisées de fait.
Le bâtiment Quanta, à l’architecture appréciable, est constituée d’une vaste salle de lecture blanche, baignée de lumière en permanence parce que tout le bâtiment suit le trajet du soleil, offrant une vue sur les feux de forêts californiens.
Archives Google
Véteran des « tech giants » jusqu’à aujourd’hui, Google était déjà un acteur majeur dans la région à l’époque. La consultation des comptes gmail au sein des archives Google s’avère particulièrement pertinente pour l’étude du Liban, où l’on estime que 70% de la population faisait usage de ces adresses. D’après des publications récentes (Harris, 2048), même le mouvement terroriste Hezbollah pourtant surveillé par les Etats-Unis en faisait usage. Elle est par ailleurs tout à fait essentielle pour toute histoire qui aborde l’Etat ou la fonction publique. Hasard de l’histoire, c’est parce que l’Etat libanais avait une architecture IT à l’époque défaillante que l’habitude avait été prise dans toutes les institutions publiques d’utiliser ces mails privés, ce qui en permet aujourd’hui la conservation.
Le départ massif des chargés de IT dans les années 2030, l’absence de maintenance des serveurs, puis leur revente pure et simple (certains auraient été revendus dans des enchères lors de la vente à la découpe de segments de l’État en 2029, et transferé dans New Damas), et enfin la disparition des sites institutionnels lors d’une erreur de non-renouvellement du nom de domaine gov.lb en 2027 (Kisugi, 2064) rendent autrement la consultation des moindres archives numériques officielles fort difficile. De manière saisissante, des archives non-digitales et même imprimées s’avèrent plus faciles à consulter dans la mesure où elles ont fait l’objet de copies nombreuses et d’un archivage méticuleux par plusieurs individus à la fois – chacun persuadés de garder la seule copie disponible tout autant qu’ils ont sélectionné des documents incriminants pour leurs adversaires et ennemis politiques (la prudence est ainsi de mise sur ces fonds qui ne réflètent qu’une partie très contentieuse de ces mondes sociaux).
Bon à savoir, par un partenariat avec les archives de la CIA, il est possible à chaque consultation de savoir si cette adresse était à l’époque lue et surveillée par les agents américains et ainsi de se donner une idée de la pénétration et de la surveillance exercée avant la troisième république.
A noter aussi que cette bibliothèque présente une particularité saisissante: contrairement à ce qu’on pourrait croire elle n’est pas dénuée de livres, bien au contraire. Mais à la différence d’une bibliothèque classique, chaque nuit, une armée de robots en changent 30% des livres, et réinventent des principes de classement (par couleurs de tranche, par sous-catégorie, par mots, par date de naissance de l’auteur, par lieu d’écriture, etc) au gré d’appariements réinventés en permanence et auto-générés. Au sein de la bibliothèque, un jeu s’est installé avec les usagers qui essaient chaque matin de comprendre le nouveau classement – chaque jour révélé dans son principe à 17h.
Le coût des jours d’archives au sein du centre de Google est toutefois assez prohibitif : il est rare que les universités puissent offrir plus de 10 jours-archives de suite, et seul une poignée d’entre elles ont noué des partenariats pour assurer un accès plus important à leurs membres.
(P7)
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2) Archives dynamiques : les intelligences artificielles et biographies génératives.
Le Liban a été un pays où le croisement avec l’intelligence artificielle et l’écriture de l’histoire a été précoce et fécond. C’est notamment un chercheur en informatique d’origine libanaise, Yzzyghyl Ayache, exilé en Nouvelle Californie Indépendante qui a participé à l’émergence de cette nouvelle discipline et du premier groupe d’étude sur cette question, dit groupe DIABLO. Ce groupe à géométrie variable est le premier qui, en compilant discours, écrits, et biographies disponibles, avaient rendu la lettre et l’esprit de personnages historiques, d’une manière convaincante et open source qui avait largement convaincu la communauté scientifique dans un premier temps
Mais le Liban est aussi connu à l’inverse pour avoir été l’épicentre du développement de pratiques commerciales douteuses sur ces mêmes outils, devenant par trop des produits : vente et revente de ces IA, détournement d’IA politiques à des fins de business. Comme le montrent des travaux récents (Adiano-Haddad, 2070), ces premières BiogrIAphies selon le terme désormais consacré par Hank Mitchtum (Michtum, 2060) ont fait l’objet de déclinaisons-produits chacune objet d’une facturation supplémentaire : fonction de commentaire politique automatisé à chaque nouvel événement, assistants personnels basés sur la personnalité d’un homme politique, etc.
Au Liban, comme partout ailleurs, les familles de ces figures historiques ont naturellement réagi à l’émergence de ces biographies apparues sur le premier internet alors dit « libre » avant les grandes régulations des années 2030. Tirant parti des régulations mondiales à partir de cette époque, les familles de ces personnages publics ont très vite obtenu des droits d’accès et de rectification des IA, en arguant souvent de leur capacité à les nourrir de documents privés. Cela n’a pas été en retour sans créer une surcouche douteuse parfois, qui a contribué depuis à jeter un doute fondamental sur la pertinence de ces outils : le jeu suspicieux de modification, « mise à jour » a contribué à produire des versions « aspétisées » dont le ridicule a été notoirement saisi et rendu célègre par une nouvelle génération d’artistes contemporains libanais, connue sous le nom de « bostpost » (c’est à dire post-post-post-guerres)(Mac-Younes, 2074).
Ironiquement, la situation actuelle ressemble à la situation pré-IA sous trois aspects : celui de biographies multiples et contradictoires – grâce à une communauté active, les différentes versions ont été souvent téléchargées, et sont discrètement en circulation ; celui ensuite des difficultés d’accès qui nécessitent un usage de la « wasta » et de l’intermédiation pour accéder à ces IA de la zone grise (Marchenier & Ghali.b-Oun, 2066). Le business de vente et revente de ces types d’IA a été étudié par Schmetzer dans un article séminal (2054) ; celui enfin des rumeurs qui entourent l’existence ou non-existence d’IA entraînés par les hommes politiques eux-mêmes, tout comme l’existence de biographies ou de carnets personnels était auréolée de mystère à l’époque du premier déclin de l’ère du papier.
Dans une forme de préscience sur l’usage potentiel de ces IA pour le contrôle de l’écriture historique, une génération d’hommes politiques libanais a été des pionniers mondiaux sur l’auto-écriture d’une IA « biographiée », abandonnant même pour certains très vite le papier. Nabih Berry, l’indestructible président de la chambre des « députés » jusqu’en 2053, est une figure désormais mondialement connue à ce titre dans l’historiographie. D’abord parce que sa démarche précède d’une dizaine d’années celle des politiciens des New United States et de la Grande Chine chez qui la pratique est devenue commune jusqu’à aujourd’hui (Yi-ling, 2079). Il a, à l’époque, entièrement dicté ses mémoires à une IA pendant plusieurs mois, jusqu’à lui apprendre à ne pas répondre aux questions concernant les événements même dont il avait confié les moindres détails à cette intelligence artificielle, créant ainsi le paradoxe de Berri désormais bien connu dans les biogrIAphies – le débat étant encore vif jusqu’à aujourd’hui pour établir la part de hasard et d’intention dans cette situation.
L’outil qui en résulte, de l’avis des rares chercheur/ses ayant pu brièvement l’utiliser (Dumtak & Wehibé, 2080) est aussi bien à l’image de son concepteur sur le fond comme sur la forme. L’accès à son IA est à ce jour d’un accès incertain, seulement limité à une démarche présentielle dans la Nabih Berry Foundation, au sud de la capitale Beyrouth. La fondation répond d’ordinaire très vite aux demandes et questions sur cette IA, et toujours avec une grande courtoisie, assurant qu’elle est disponible et nécessite juste des demandes d’exemptions dont pourtant aucun critère n’est jamais donné en retour. Le soupçon que ces réponses proviennent en réalité déjà de cette IA, dans une forme de mise en abyme, est jusqu’à ce jour encore vif dans la communauté scientifique, de même que certains travaux faisant état de son usage ont été soupçonnés d’avoir été artificiellement produits dans le seul but de maintenir cette attente jusqu’à aujourd’hui.
L’hypothèse de pouvoir y accéder nourrit dans tous les cas des pratiques de défi dans le milieu de la recherche qui perdurent jusqu’à aujourd’hui, et ont même fait l’objet d’une recherche dédiée (Maqdous, 2075) parfois jusqu’à faire oublier que d’autres IA personnelles d’hommes politiques libanais d’importance variable s’avèrent disponibles, au moins dans des versions convenables (à défaut d’avoir la garantie de l’accès à la version complète) : celles de Camille Chamoun pour les années 1950 ou bien Elie Ferzli pour les années 1980-2020 notamment étaient dernièrement disponible. Le paysage s’avère toutefois changeant chaque année, les familles changeant fréquemment d’avis sur cet accès en fonction d’incidents qui émaillent les usages (les saillies parfois racistes, classistes et misogynes de ces générations de politiciens du XXe siècle ne manquent pas parfois de les embarrasser). L’usage potentiel nécessite ainsi des coups de sonde en fonction du sujet abordé, au cas par cas.
(p22)
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