Portrait de crise #15 – Chafiq

Regarde ça. C’est un message des deuxièmes vagues. Parce qu’il y a des vagues de gens qui te montrent qu’ils pensent à toi. A force d’en recevoir plein de ces messages, on peut observer leurs codes et leurs rythmes à ces compassions; ils ont une terminologie lancinante comme celle d’un deuil…Une nature de formules pré-écrites surtout destinées à ne rien formuler. Rien qui obligerait à dangereusement partir de soi. Et ils ont une temporalité cyclique, avec en plus un nombre fini. Oui parce qu’au bout d’un moment les gens ne peuvent plus à nouveau te répéter les mêmes formules, et s’éloignent. Il y en a quelques uns, rarement, qui tentent plusieurs approches à la suite, le léger, le grave, le décalé, en te montrant qu’ils savent bien qu’il n’y a pas de formule miracle, et qu’ils suivent finement, mais ils sont rares. Et parfois lassant comme les autres.

En fait je n’avais pas anticipé ce qu’on voit dans la répétition, les expéditeurs ils ne perçoivent pas forcément ce qu’ils mettent et à quel point c’est similaire à un autre. A force de messages pour l’explosion du 4 août, pour la crise économique, les queues à la pompe à essence, les coupures d’électricité, pour le jour des affrontements à Tayouneh, et avec ce que j’ai sur mon portable seulement, j’ai un fond de carte pour travailler les territoires de la compassion.

Il y en a une qui en m’écrivant du haut de sa bonne conscience a mis un point à la fin du message. Je veux dire un point plutôt qu’un point d’interrogation. Pour un truc qui commençait par j’espère. « J’espère », ça fait partie de ces accroches où la phrase peut se terminer indifféremment par un point ou un point d’interrogation sans que la teinte n’arrive avant la toute fin de la phrase. J’espère que tu vas bien. J’espère que tu vas bien? – C’est pas du tout pareil, ça s’éclaircit sur le second en remontant vers les aigus, ça appelle. Le premier par contre il est dur, il plombe, il clôt.

C’était peut-être un point pour se rassurer elle même, ou pour faire grave, moi je l’ai lu comme un point qui n’appelait surtout pas de réponse : je pense à toi, j’espère pour ta famille, toi, ta maison, mais je ne veux pas pour autant que tu répondes, parce que je ne veux surtout pas avoir cette conversation sur des sujets où je ne pourrai rien te répondre, et encore moins si par hasard ça n’allait pas. Alors moi je réponds encore plus dans ces cas là. Là je ne sais pas ce que je vais répondre, mais je sais juste que je vais mettre le mot génocide bien en évidence.

Ceci dit il y a aussi des points d’interrogation qui sont révoltants, intrusifs, dans ce qu’ils laissent deviner si tu réponds. Il y a des gens qui te demandent des nouvelles pour le disséminer immédiatement, dans un diner, comme source directe, pendant que toi de ton côté parfois tu veux juste répondre à ceux que tu aimes vraiment un simple « ça va ne t’inquiète pas », et qu’ils comprennent que tu ne veux pas tout raconter en détail. Justement par amour. Au moins pour le moment.

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