Portrait de crise #14 – Docteur H. (2)

Le plus inhabituel de tous c’est ce vieil homme entré dans le cabinet pour la première fois légèrement penché en avant, la seule concession à son âge, dans son costume impeccable avec cravate, quelque chose de cintré et près du corps, très français. Celui là n’était pas prévisible. Il ne fallait pas, mais il me rappelait mon père et je l’avais pris en sympathie et en intérêt, les hommes de sa génération ne consultaient pas, j’étais curieuse du cheminement rare qui avait pu m’amener une telle anomalie, curieuse de ce que j’allais apprendre sur mon père par ricochet.

Une fois rentré il se tenait invariablement droit sur la chaise avec le port de tête sévère du responsable qui n’a jamais vraiment quitté ses fonctions depuis soixante ans et qui a su entre temps traverser les milices, la violence de la reconstruction, les syriens, les crises. Son corps ne le portait qu’à peine, encore qu’il restait mince et élancé, peut-être qu’il avait été dans une milice du coup, mais quelque chose en tout cas tirait toujours sa tête vers le haut. A la réflexion oui, il avait été dans une milice, c’était certain. Comme responsable même. Il n’avait visiblement pas l’habitude que les rendez-vous soient dans ce sens là, lui reçu dans le bureau d’un autre, et d’ailleurs il avait même tenté de soudoyer la secrétaire pour que je vienne plutôt dans son antre à lui, probablement à l’abri dans un de ces bureaux capitonnés de livres qui n’a pas changé depuis les années 1970.

Très gravement il m’avait dit la phrase la plus incroyable de toutes mes analyses, et il le savait, il avait préparé attentivement tout ça : « Voyez vous depuis quelques semaines j’ai perdu le goût de la géopolitique ». Et ça, bien détaché depuis ses lèvres pincées, comme on décrit le cataclysme de la disparition d’une faculté essentielle et d’un complément des cinq sens, mais en le disant de cet air aristocratique détaché où à force de surplomb chaque chose reste toujours un constat aérien et léger. Il avait arrêté d’écrire ses mémoires, il délaissait la lecture du journal, et sa famille s’était inquiétée de le trouver silencieux au premier mezzé de l’après, désintéressé des joutes géopolitiques justement.

Il dormait mal aussi. Il avait donc préparé admirablement bien son tableau clinique, refusant d’emblée les médicaments, sachant qu’il éliminait les autres solutions pour pouvoir seulement parler, comme on cherche un adversaire intéressant. Parce qu’évidemment il n’était pas venu en paix, et ce qu’il avait au bord des lèvres, accumulé sur 50 ans et tout ce temps contenu dans l’étroite limite de la courtoisie due à l’entourage, il cherchait enfin quelqu’un qui n’aurait pas peur de l’entendre ou qui serait obligé de l’écouter contractuellement. Je ne sais pas exactement si j’ai peur, mais lui je peux t’assurer qu’il n’a jamais eu la mémoire empêchée, seulement contenue.

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