Passé cette porte, chaque personne s’étonne d’être là sur un format invariable : malgré eux, ils sont les porteurs incrédules d’une guerre longue, ils ne sont pas sortis du conflit et s’en étonnent exactement comme les prisonniers d’un covid long. C’est le même mal. Vécu à contre-temps, alors que tout redevient normal autour. Il faut d’ailleurs au moins que ce soit comparable à un covid long, je veux dire comme un type de mal forcément nouveau et mystérieux, encore mieux s’il est sans nom ou unique.
Souvent je dois laisser venir et accepter une période de plusieurs séances entières, le temps qu’ils se détachent de ce rôle de départ. Le patient passionnant, digne d’un article et au trauma forcément unique. D’autres viennent avec l’idée d’un simple problème physique mal diagnostiqué qui les aurait amené ici par erreur, ou entretiennent une image de porteur sain d’un trauma qui n’est pas le leur, mais reviennent quand même l’air de rien. Il faut plusieurs séances pour simplement approcher ce quelque chose qui ne doit jamais se définir autrement qu’un mal effleuré : dans ce pays et dans ce cabinet, tous les traumas sont asymptotiques par principe.
Souhaib par exemple a de micro-absences à chaque fois qu’il monte sur sa moto et des mains douloureuses à force d’être crispées sur les freins, à voir en permanence se dérouler le scénario du pire, le bitume mouillé immédiatement synonyme de dérapage tragique, le reflet lumineux sur une facade qui n’est plus le signe lontain d’un coucher de soleil mais un possible incendie qui dévale dans son dos.
Dalia continue à entendre le MK, je veux dire le drone, en permanence, même quand il n’est plus là, et ne peut plus arrêter les antidépresseurs, à vrai dire un peu comme tout le monde. Autant pour moi quand j’étais jeune il y avait ce mot, samidoun, qui avait des éclats différents, et ça m’évoque toujours des soirées fraternelles entre camarades ou bénévoles. C’était à la limite chargé d’alcool, mais en comparaison résilience c’est sèchement individuel, d’une époque clinique et synonyme d’antidépresseurs. On est fier d’être plus résilient que son voisin alors qu’on partageait fondamentalement ce sumud. Ca m’a toujours paru bizarre qu’on parle plus du captagon que des antidépresseurs dans la région, personne n’a jamais vu ou pris du captagon autour de moi.
Un autre patient, appelons le Karl, c’est le contraire, il n’arrive plus à dormir sans regarder des vidéos des bombardements. Le silence sinon est devenu indissociable d’une zone d’attente du prochain impact. J’ai fini par comprendre que chez lui chaque silence fonctionne en mélodie défective, ce n’est pas une absence de son, c’est le début de quelque chose que le cerveau recommence sur un scénario invariable, faute de l’entendre arriver comme prévu. C’est une angoisse persuadée que quelque part quelque chose de tiré est désormais suspendu dans l’air. Ca agit à la manière des vers d’oreilles, ces mélodies dont on n’arrive plus à arriver à la fin et qui ne sortent plus de la tête : si elles ne partent pas, c’est que ces mélodies s’interrompent dans leur course, il en manque un bout et quand leur progression est bloquée, le cerveau reprend tout depuis le départ.
Aya a développé une peur des tremblements de terre, elle va régulièrement inspecter le pied de l’immeuble avec le concierge qui l’accompagne avec une grande délicatesse chaque jour.