Portrait de crise #10 – Daniel

Et à la fin il y aura même eu le sapin de Noël mis en scène sur des ruines. Non, non c’est pas moi qui ai photographié cette merde. Quand même. Moi pour te dire j’ai jamais senti un truc similaire là ces derniers mois. Je veux dire sur un conflit. Il n’y avait à la fois rien à voir et à la fois tout s’est passé beaucoup trop vite. Une guerre pas photogénique et complétement lointaine : les collègues habitués à shooter les conflits de près, les rares qui avaient fait le déplacement je dois dire, ils sont repartis au bout de quelques jours pas intéressés. Il y avait ce truc avant, et pardon de faire le vieux con, mais c’était de pouvoir sentir la guerre. Les canons qui doivent refroidir et qui laissent une brève respiration pour se barrer, l’atmosphère électrique qu’on ne sent pas, la gueule d’un type auquel on accepte spontanément de faire confiance pour aller au feu, et tout ça, c’était le prix payé pour l’assurance d’être le seul à être en mesure de voir des choses. Là dans ce conflit, il y avait un type du desk qui t’annonçait depuis l’étranger le lieu de la frappe et le bilan avant que tu en aies entendu parler sur place, et tu savais que tu verrais quasiment rien de plus que lui. Il y avait ce flottement étrange avec toutes ces annonces de bombardement publiques, on savait plus trop où était la limite entre ce qui avait et allait avoir lieu.

La chose la plus esthétique qu’on ait eu c’était ces séances de light paiting de guerre, avec les intercepteurs du dôme de fer, ces trucs se tordent dans tous les sens à essayer de suivre leur cible. Ou alors ces rideaux verticaux de bombes parallèles à la frontière sud, des choses spectaculaires mais enfin des choses seulement vues de loin et évidemment tout à la gloire de la technologie israélienne. Mais enfin shooter ça c’était comme faire les photos d’une cérémonie d’ouverture chorégraphiée. Mais même si tu shootais pas, l’effet se déployait que tu le veuilles ou non : après ça, les drapeaux jaunes remis sur les ruines avant notre passage ou les cérémonies funéraires en jaune et noir qui nous impressionnaient avant, c’était devenu de la kermesse, du folklorique mal imprimé.

On avait à peine eu le temps de se faire aux guerres de désinfomations que direct il fallait s’adapter à une guerre de sous et de surinformation, et surtout à ce format de guerre accélérée. J’ai jamais vu à la fois une guerre aussi absente, et déjà tellement loin de sa sœur à Gaza. Gaza on pouvait pas y aller mais il en sortait une esthétique, une colorimétrie entre le gris et le terreux, des sujets obsessionnels. Au Liban il n’y avait rien à voir, t’avais l’interdiction d’approcher après les frappes dès le début, et à la fin ils avaient même plus besoin d’interdire : c’était trop loin de Beyrouth, et on avait tous intégré le risque, alors on y allait pas si d’autres y étaient pas déjà, et les collègues nous attendaient aussi évidemment. Du coup si on voyait pas de journalistes en arrivant quelque part on repartait. Ou on attendait. Yavait rien à voir et on s’est même perdus dans des trucs invisibles à force : t’as eu une journée où l’on cherchait de l’uranium appauvri, une autre où l’on cherchait des personnes éventuellement vaporisées, évidemment on a jamais rien trouvé puisqu’on cherchait des fantômes.

Le vrai truc sur ce conflit c’est la succession de nouveaux sujets en un temps record, faute d’avoir quoi que ce soit à dire, et parce que le chef d’orchestre des sujets il était de l’autre côté de la frontière. Quand on avait vu les photos de ces fumées s’élever à Baalbeck je me rappelle que j’étais avec Damien, et on avait eu cette sensation étrange de se voir prescrire un sujet. Israël montrait sa précision à 30cm près, qui empêchait en fait toute possibilité que la moindre chose arrive aux ruines, et en même temps montrait combien il pouvait créer un nouveau sujet. Immédiatement. Indiquer où devait aller le débat et le piéger par la même occasion : c’était l’appât pervers pour montrer que certains commencent à se soucier de leur pays uniquement quand des vieilles pierres sont en jeu ou une forêt prend feu. Et ça marche, faut dire que ça marche.

Au final ils se sont même copieusement foutu de la gueule des libanais une deuxième fois en faisant un copié-collé de leur plainte à l’ONU sur la protection du patrimoine. Ils ont prétendu que le leur était aussi en danger à cause des roquettes du Hezbollah. C’était la même chose le dernier jour avant le cessez-le-feu, quand ils ont fait 20 frappes en 2 minutes, tout le monde a repartagé ça imprudemment sans réaliser que c’était la meilleure pub du monde : non seulement tu montres une prouesse technologique, mais en plus les réactions gratuites et spontanées prouvent l’impact psychologique terrible.

Et nous tous pendant ce temps là on tombait bien aussi, parce qu’après tout on ne couvrait pas la Cisjordanie.

Les carcasses d’immeubles ouvertes, aux langues de planchers pendantes; les affaires piétinées par terre dans des ruines – idéalement tu prends une poupée ou un coussin « reine des neiges », et encore plus idéalement la version pirate mal imprimée kitsch -; la femme en noire et avec le drapeau jaune qui pleure pendant un enterrement, on les a toutes faites en quelques semaines, dans l’ennui le plus total, et ça avait le goût d’un baroud d’honneur, d’un remake des images des guerres au Liban. On se sentait d’autant plus coincés dans ce déjà vu qu’à côté de nous il y avait le grammeur et la grammeuse qui réinventaient des classiques que plus personne n’oserait essayer de vendre : le morceau de violoncelle sur les ruines silencieuses, l’avant/après au piano dans une maison dévastée, Le chaton survivant et hirsute qui regarde l’objectif de son seuil œil restant, tout le réservoir des clichés de guerre réinventé pour Instagram en attendant le jour de la délivrance et du selfie devant les ruines.

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