Portrait de crise #6 – Hélène

Il a été 13h15 déjà trois fois aujourd’hui. Et j’ai visité 3 continents. Je suis même parfois déconnectée de réunions en ligne en plein milieu, parce que propulsée soudainement dans un fuseau horaire où elle n’est pas censée avoir commencée. Je ne sais plus non plus, en me réveillant, si je dois croire l’heure sur mon écran : le 6h30 sonne quand il veut, a déjà sonné un jour en pleine nuit.

D’abord j’ai regardé machinalement l’écran en ayant certes un doute sur l’épaisseur du noir et du silence, mais sans pouvoir me fier non plus à la fatigue, tellement profonde, creusée jour après jour, continue, et qui altère en retour mes repères temporels. Le temps d’une journée passe parfois sans que je m’en sois aperçu, et hier ressemble parfois trop à aujourd’hui pour que je me rappelle des deux. Cette fois là, il m’aura fallu une heure pour réaliser qu’il était 6h30 mais 4h plus loin, 4 fuseaux en avant; mais je n’étais même pas surprise de ne pas apercevoir la levée du soleil. Il pourrait bien ne plus se lever, on n’est plus à ça près sur la nuit qui se déploie. Même le Hezbollah est dans un nouveau décalage horaire qu’on ne lui connaissait pas, à annoncer des opérations 10 ou 20h ou plus, bien après qu’elles aient eu lieu, plutôt qu’à les annoncer comme dans le temps, avant qu’elles arrivent et jusqu’à oublier de les faire – elle étaient sûrement à chaque fois perdues dans un autre fuseau horaire.

On savait que la technologie était contre nous, que nous étions le théâtre où l’IA avait été retournée sur son versant morbide – pendant que le reste du monde esthétise et frissonne dans son imagination confortable une prise de pouvoir des robots, le seul rapport qui existe à ce jour entre l’IA et le pouvoir brut est en test dans notre région -, mais ce petit retournement de plus, sur ce petit théâtre de l’intime du téléphone portable, c’était faire descendre ce constat jusqu’à la poche, la table de nuit, presque atteindre le for intérieur de ces rouleaux de notes dictées ou tapées quotidiennement. Un doute de plus, comme on avait déjà douté des appareils ménagers connectés après les explosions de pagers, à sentir le foyer désormais pénétré par des ondes menaçantes et l’inutilité de tous les murs.

Au XIXe siècle, le temps a été accordé peu à peu à l’échelle du monde – Greenwich, la montre, l’heure comme instrument de mesure et de décloisonnement des temporalités locales, voire parfois personnelles, l’heure comme instrument colonial aussi. Au fond avec l’ensoleillement du Liban, 2h de plus que la France quand même, nos journées devraient commencer bien plus tôt que l’Europe pour en profiter, c’est elle qui devrait courir pour nous rattraper dans nos journées déjà commencées et tenter de nous saisir avant qu’on les termine au lieu du contraire – mais enfin c’est autre chose. Ce temps là ne tient plus non plus, et 150 ans plus tard c’est à son dérèglement que je sens combien le monde s’éloigne du Liban et le laisse dériver; les plaques tectoniques du temps se déphasent, et notre territoire temporel tremble.

Je me sens moi comme un glitch entre lignes de fuseau horaire, une anomalie temporelle sans ancrage, qui glisse entre elles et laisse un bout d’elle même à chaque passage. Ce n’est pas qu’un bug informatique, c’est une réalité vécue, un nouveau mal des transports. Pendant que je suis coincé ici, on m’assure que je suis ailleurs : à chaque fois que j’ouvre l’écran et me baigne le visage de cette lumière blanche je découvre dans quel autre coin du monde je suis propulsé par le brouillage des GPS de l’armée israélienne.

Quand j’ai le temps je fais la recherche correspondante, visite les rues autour desquelles je suis censé être. C’est tentant d’en faire la liste et d’imaginer un jour aller visiter ces lieux, pour en finir avec cette histoire un jour, tout en sachant qu’à ce point précis de ma vie, le GPS ne ment pas tant que ça : je suis clairement autre part, sans avoir le pouvoir de décider où. Je suis la réalité inversée de ces libanais de l’extérieur, qui se sentent ancrés comme jamais au Liban, sur un point précis et obstiné, mais peut-être bien plus imaginaire que les miens qui ne cessent de changer. Peut-être que j’ai un correspondant invisible de l’autre côté de la méditerranée, qui lui a activé son VPN pour se trouver au Liban, et qui est bien le seul libanais avec ce privilège d’un point fixe en ce moment.

J’ai ressorti et remonté la montre de mon grand père.

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