Portrait de crise #5 – Nabil

Chaque léger mouvement du batant de la vieille fenêtre était anticipé avec élégance par l’officier, qui ne s’arrêtait pas tout à fait de taper ni regarder l’écran; il stoppait seulement le battement à mi-chemin, avec une seule main, l’attendant arriver comme on connaît la fréquence exacte d’un gond même à son début de murmure. Un doigt d’interposition impeccable.
Nom et prénom?.
Le geste aurait mérité un gant blanc tant il était parfait, le même doigt, et seulement lui, poussait ensuite la fenêtre usée sur son chemin retour, suffisamment fort pour qu’elle se referme temporairement avant son prochain mouvement, suffisamment doucement pour qu’elle ne produise aucun bruit, tout dans l’apprentissage patient du plan des fibres de ce vieux bois. Nabil était pénétré de chaque détail de cet homme au front encore lisse, assis à un bureau 1990 rincé, avec une moustache fine de chanteur de charme 1970 qui faussait la chronologie. Age?.
Un trouble d’autant plus grand quand il repoussait cette fenêtre datant des années 50, encore en bois, jamais vraiment réparée depuis l’explosion de 2020, probablement moins de bois encore que reste d’écorce évidée à force d’années. Lieu de résidence?. Sa vitre avait à peine été colmatée par un plastique pour éviter que la pluie ne passe en plus des courants d’air, mais elle était traîtée avec le respect d’une vieille dame par cet officier dont chaque centimètre carré, amidonné, repassé, était d’un contraste absolu avec ce qui l’entourait. Profession?.
Il intimait le respect et le silence, en suscitant même un léger ralentissement de ses collègues dans l’encadrement de la porte, eux dans des treillis informes, gris, qui s’arrêtaient un instant pour être sûrs qu’il était bien nécessaire de déranger une telle mécanique lancée. Même l’odeur du manouché qui emplissait les bureaux à cette heure là semblait s’arrêter à cette porte. Ou peut-être aussi qu’ils regardaient pour se perdre dans la contemplation d’une si belle esthétique bureaucratique, happés par un phénomène naturel rare ou une espèce éteinte et mythique. Vous savez pourquoi vous êtes ici?. En s’amassant dans le bureau, ils regardaient Nabil chacun avec un mélange de colère, d’impatience et de familiarité ahurie avec cet autre porteur de baggy informe (tiens d’ailleurs la mode était revenue) un ado qu’ils avaient été aussi. Ce petit con leur avait fait miroiter puis enlevé cet aboutissement ultime d’avoir enfin coincé un vrai espion. Nabil, pourquoi vous avez appelé ce magasin pour faire croire à une frappe imminente dans ce quartier? Est-ce quelqu’un vous a payé pour le faire? Et Nabil écoutait ce silence choisi entre chaque phrase, à se demander comment il allait pouvoir expliquer une chose si grave et pourtant sans cause, expliquer le geste irréfléchi, la blague soudaine et ce challenge, le stream en ligne, le décrochage total de la réalité entre amis confinés dans l’ennui de jours perdus.

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