Portraits de crise #2 – Cynthia

Les drones ont un son, ces moteurs qui tondent les pics de spectrogramme, occupent et gonflent le son ambiant jusqu’à la saturation – et pour certaines oreilles même une note attachée à leurs pales. Souvent un la bémol ces derniers jours se dit Cynthia, mais la note est rarement exacte pour elle, qui est enfermée dans ses oreilles absolues comme dans une malédiction et une expérience troublante, à retrouver par la musique des instincts primaires de survie, où l’oreille guette le danger : elle sent, à la légère variation de la note, si le drone se rapproche ou non, là où d’autres n’entendent qu’un bourdon lancinant, l’occupation fixe. Elle en entend aussi le nombre, à l’entrecroisement pervers de notes pas harmonisées.

Il y a quelque part un compositeur industriel pervers qui a été chargé du son des drones, comme d’autres ont fait les aspirateurs automatiques ou les moteurs de voitures électriques : ces moteurs silencieux auxquels il a fallu un leger habillage sonore pour éviter le danger aux piétons, alors que les drones sont amplifiés à dessein pour rappeler le danger imminent à des gens empêchés de circuler, cloitrés chez eux. Ses parents connaissaient chaque son de chaque arme de chaque guerre à partir de 1975, presque jusqu’à pouvoir savoir qui avait tiré instantanément, ou si le son était dangereusement inhabituel et hors des rythmiques établies des échauffourées en forme de tour quotidien. Elle aurait pu en savoir encore plus à leur place, quel accord glissait à partir d’un orgue de staline, et si les katiouchas avaient un timbre, mais elle n’aurait jamais cru, dans sa génération, que ce serait la loudness war qui s’inviterait dans son quotidien – que cette compétition lointaine d’ingé-sons de pop américaine rencontrerait le bout de sa propre métaphore pour enfin rencontrer la guerre, la vraie.

Cynthia sent surtout dans les drones un mouvement permanent, un glissement qui l’épuise, cette note jamais stable comparé au bruit ambiant de Beyrouth qui non seulement était familier, mais surtout étonnamment finissait par former un accord harmonieux, pour peu qu’on sache où se placer dans la maison. Cynthia savait depuis l’enfance qu’à la cuisine, la distance entre le générateur de quartier, le bruit de la route en contrebas et les sifflements des moteurs des tonnes d’eau sur le toit s’harmonisaient en un accord supportable. Une matière sonore foutraque à la longue synonyme de la maison et du foyer – comme une étagère brinquebalante mais sympathique -, maintenant ruinée.

Ne reste que le casque anti-bruit – celui annulateur de bruits était un beau cadeau mais il demande trop d’électricité en ce moment. Nécessaire pour travailler sur ses compositions, mais au prix d’un risque nouveau. Cynthia savait la note d’un immeuble qui s’effondre, cette information aussi avait pénétré son oreille intérieure, un jardin de sons choisis méticuleusement : la présence sourde et dangereuse était entrée de force, elle pourrait maintenant jaillir sitôt le casque chaussé.

Laisser un commentaire