Le Liban étonne toujours, et le tissu des start-up qui fleurit dans le pays en est une preuve éclatante. Après yell@t et un détour par l’étonnant succès d’une vieille dame de la chaussure française en Arabie Saoudite, puis la prolifique Umuss, voici que le portrait de la semaine est celui de GamBleB.
« Le HzB va-t-il rentrer en guerre? » – la question pourrait être celle de n’importe quel journal en ligne sur la dernière semaine, mais secondé par un étrange « Si oui à quelle date? », elle fait sursauter. C’est qu’il ne s’agit pas tant ici d’un site d’actualité mais de GamBleB, premier site de « paris réels » au Liban, et pionnier d’un marché inédit jusque là.
Victime de piratage depuis hier, le site est encombré et le service technique débordé, tandis que le service juridique gère tant bien que mal l’assignation en référé par le ministère de l’intérieur, et le scandale que la mise en ligne de cette question, discutée jusqu’en conseil des ministres jeudi dernier, suscite au Liban.
« On a vu des gens qui l’utilisaient a posteriori pour dire, « je te l’avais bien dit », quand leur pari se réalisait »,
Dimitrios Habib, fondateur de GameBleB
Dimitrios Habib, son directeur est pourtant tout sourire et confiant : le site enregistre aussi un nombre de paris inédits. « Ce n’est pas moi qui crée les paris, ils reflètent les préoccupations du moment de la population libanaise » répond-il aux attaques, lui qui emploie aujourd’hui 37 personnes et n’a pas bougé du Liban malgré les crises successives depuis 2019.
Gambleb, startup créé en 2016 part d’un principe simple : plutôt que de parier sur le sport seulement, parions sur le réel. « Parions peu mais parions vrai » est resté le slogan de l’entreprise depuis la première campagne publicitaire. Un prisme malin, « qui permet aussi au service de contourner les lois sur les paris sportifs et le jeu », souligne Elissar Mneimneh, juriste spécialisée dans les questions de jeux d’argent, et avec une dimension anonyme qui favorise aussi les prises de paroles sur des sujets où serait facile de perdre la face. « On a vu des gens qui l’utilisaient a posteriori pour dire, « je te l’avais bien dit », quand leur pari se réalisait« , sourit Habib.
Le pari du présent
« Le site aborde à la fois le passé et le futur. Il y a toutes les théories qui visent à expliquer les évènements passés et il y a toutes les imaginations possibles sur ce qu’il peut se passer à l’avenir, quand, et sous quelle forme. », décrit Habib depuis son bureau de Nabatiyeh. L’interface du site est simple, avec une formule devenue rituelle pour commencer toute proposition « Bonjour. Aujourd’hui je parie que… ».

Des paris parfois énormes, sur la géopolitique, favorisés par le terreau événementiel particulièrement fort au Liban – on dénombre par exemple à ce jour 367 « paris » et versions sur l’explosion du 4 août, où toutes les responsabilités possibles et tous les scénarios y passent – mais aussi des paris légers, fenêtres sur le monde quotidien au Liban.
Le site est l’objet de pari-blagues comme celui portant sur la date où le double joura (trou), baptisé à cette occasion « Dumbo », de l’autoroute Tripoli-Enfeh, apparemment présent depuis 2007, sera comblé par les services techniques compétents. Un premier pari le situe en mars 2025, un contre-pari le situe en 2027, un troisième désormais…en décembre 2023 : à force d’être en une du site, il risque en effet d’attirer l’attention de la municipalité concernée.
« Le site est devenu une manière d’interpeller indirectement, par l’absurde » souligne Martin Meunier, qui en étudie les dynamiques depuis bientôt deux ans en détail pour un livre à paraître. Mais avec le risque aussi d’avoir des effets d’entrainement : certains ont ainsi parié en 2021 sur le jour où la livre libanaise passerait la barre des 100,000 livres pour un dollar, d’autres voient plus loin, sur le million. « C’est quelque chose qui pourrait être assimilé à une manière d’influencer la monnaie, et passible de la loi » rappelle Elissar Mneimneh à nouveau. De fait le site flirte régulièrement avec des limites juridiques.
« c’est un site dont le modèle économique fonctionne à l’addition de paris la plupart du temps minuscules, le profit réalisé par l’entreprise étant celui du placement en banque de ce volume d’argent recolté et en attente de sa résolution, si résolution il y a »
Martin Meunier, doctorant qui étudie les interactions quotidiennes sur le site
« Mais ces cas restent marginaux! » clame Habib en réponse. Car s’y ajoutent des paris de toutes sorties, paris poétiques, comme cet intellectuel qui a mis sur le site qu’il pensait que la dernière crise sérieuse au Liban aurait lieu le 12 mai 2027 avant une période de paix durable, mais aussi paris entre amis, quasiment privés, qui forment une bonne part du site.
A la base, c’est précisément dans un espace familial, dans un diner, que le projet a émergé dans la tête de Dimitri Habib. « Une simple discussion géopolitique dans un diner, deux types se sont énervés, ont chacun mis 2000 dollars sur la table, en disant « je te parie 2000 dollars! – eh ben je rise [surenchéris, dans le langage du poker] à 2500! » et en prenant tout le monde à témoin ». Ca a été un déclic fort, je me rappelle m’être formulé instantanément « qui est le coffre-fort qui garde l’argent pendant ce temps? ».
Un site qui vit du scandale
Le scandale que vit le site aujourd’hui n’est pas le premier. Dimitri Habib est lui-même un joueur très habile en communication, soupçonné au lancement du site en 2016 d’avoir volontairement instrumentalisé un scandale avec un pari sur la date de la mort d’un leader politique libanais particulièrement populaire. Un pari en forme de provocation, qui a suscité l’hilarité des partisans de ses ennemis politiques, pariant massivement pour cette date relativement proche.

A suivi un contre-pari, sur « l’immortalité de [ce leader] et de la cause qu’il défend« , relayé par 7000 parieurs. Beaucoup soupçonnent toujours Dimitri d’être à l’origine des deux paris : le premier lui ayant permis de récupérer l’argent des ennemis politiques de ce leader, le second de ses suiveurs. « Oui je connais cette théorie, il y a même un pari sur le site qui affirmer que c’était moi avec à ce jour 275 parieurs« . Il sourit et n’en ajoute pas plus. Même ce pari pourrait bien être le sien.
Cette interactivité dans le site, ces paris, contre-paris, lui donne une dimension animée même quand les paris ne sont jamais tranchés. « C’est vrai qu’il n’y a que 10% des paris qui ont donné lieu à des résolutions, mais trancher les paris et leur donner une fin n’est pas la seule activité du site« , non seulement parce que le pari vit plutôt de la multiplication des paris, mais aussi qu’il existe des formes de récompenses autres : « les paris les plus fous se voient régulièrement mis en avant sur le site, de même que les scénarios les plus alambiqués se voient remettre chaque mois un prix du public« , souligne Dimitrios.
« les fake news pour moi c’est un marché je ne vois pas pourquoi je laisserai des gens à leur imagination dans leur coin, alors qu’avec ma plate-forme ils pourraient gagner de l’argent en ayant raison…Et m’en faire gagner qu’ils aient tort ou raison! »
Dimitrios Habib
Pour Martin Meunier, c’est aussi bien sûr une manière de différer au maximum la restitution des sommes des paris, « c’est un site dont le modèle économique fonctionne à l’addition de paris la plupart du temps minuscules, le profit réalisé par l’entreprise étant celui du placement en banque de ce volume d’argent recolté et en attente de sa résolution, si résolution il y a« . En clair, moins les paris sont tranchés plus le site en bénéficie, d’autant que la petitesse des sommes engagées, entre 10000 et 1,000,000 de livres libanaises maximum, favorise un oubli de la part des joueurs, toujours agréablement surpris lorsqu’ils gagnent soudainement un pari oublié.
Un site unique au monde?
GamBleB est un site unique singulier; le seul précédent sur le réel qui s’en approche est « Deathlist.net », cette liste annuelle des personnalités appelées à probablement nous quitter dans l’année, mais le site ne fait pas l’objet de paris d’argent et se limite à 50 noms statiques.
Rien d’étonnant à ce qu’il émerge au Liban, pays de joueurs, dont le casino est un symbole au moins aussi important que l’armée, et se démultiplie dans un ordinaire de jeu qui passe par les nombreux « Amusements Centers » le long des routes comme par l’usage répandu du Loto dans la population. Sans compter l’habitude de jongler avec des théories du complot à longueur de journée.
« Il y a bien sûr un terreau local », en convient Habib, « mais pour moi cette culture a été méprisée alors qu’elle est un tissu économique potentiel, les fake news pour moi c’est un marché je ne vois pas pourquoi je laisserai des gens à leur imagination dans leur coin, alors qu’avec ma plate-forme ils pourraient gagner de l’argent en ayant raison…Et m’en faire gagner qu’ils aient tort ou raison! ».
« au lieu d’attendre la vérité journalistique, le site vous pousse à approfondir un scénario, c’est libérateur, et ça occupe au lieu d’attendre les news tomber »
Khalil, utilisateur régulier du site
Pour Martin Meunier, le site en devient par ricochet « un outil extraordinaire, par exemple il offre un espace de mise à l’écrit des nombreuses théories du complot. Rien qu’aujourd’hui il y a eu cette information sortie sur les ballons de surveillance israéliens de Gaza, hors-service trois semaines avant l’attaque, et il y a déjà deux paris qui sont sortis cet après-midi ».
Mais cette fenêtre sur le monde aussi incroyable qu’elle soit ne risque-t-elle pas de d’attiser la compétition entre ces théories et de les multiplier? « Pas tellement, la compétition était déjà là, et même au contraire, il y a un effet de canalisation des théories vers ce site ces dernières années qui est vertigineux. On sait qu’il y a des intellectuels arabes reconnus sur le site, sous pseudonyme ».
Les inquiétudes sont ailleurs, le site a un tel retentissement désormais que certains pensent qu’il est utilisé pour faire passer des messages entre services secrets, tester des scénarios et envoyer des menaces pour qui saurait les lire. C’est d’ailleurs devenu un méta-pari sur le site, certains ayant parié que le site était ainsi contrôlé par la CIA, tandis que d’autres traquent des paris et des profils qu’ils pensent suspects.

Mais pour l’usager plus ordinaire, comme par exemple Khaled, inscrit depuis 2018, avec un portefeuille de 22 paris formulés et 2450 parieurs derrière lui, le site a surtout tout d’un échappatoire : « au lieu d’attendre la vérité journalistique, le site vous pousse à approfondir un scénario, c’est libérateur, et ça occupe au lieu d’attendre les news tomber ».
Le principe ne le choque pas. « Je ne vois pas ce qu’il y a de choquant à se dire qu’il y a des gens qui jouent avec l’histoire du liban, c’est ce que font tous les politiciens ici depuis au moins cent ans, la différence peut-être avec Gambleb c’est de voir combien les simples joueurs et l’homme de la rue ont parfois plus de vision et de cohérence que les décideurs. Et avec beaucoup moins de conséquences. »