C’est un quasi-réflexe parfois. Si on me dit machin et machin ont un problème dans tel bureau je verbalise immédiatement dans ma tête le format typique : « dans le quartier de la rue de Damas, service du contentieux, une querelle a dégénéré au 3e étage, impliquant plusieurs égos blessés, les FSI et le bon sens conseillent d’éviter les lieux »
L. est un employé d’un genre spécial.
Regardez cet accident ce matin. Ce n’est pas l’incendie d’un restaurant, jusqu’à preuve du contraire c’est une explosion. Et cet accident de voiture qui bloque telle rue ? Jusqu’à preuve du contraire c’est l’armée qui bloque tel secteur, et il faut l’éviter.
Ce diplômé en littérature est un esthète des alertes sécurités libanaises.
Moi avant je les collectionnais, comme des curiosités littéraires, c’est un truc que tu reçois chaque jour à 3, 4 exemplaires, que tu lis sans les lire, tout en sachant qu’ils existent, un format de texte assez particulier, où c’est presque la régularité du flux qui fait le message et qui a un effet plutôt que le contenu. Et je me suis amusé à en écrire pour rire et faire rire.
Jusqu’au jour où le type de la sécu l’a su, m’a contacté et m’a proposé de venir. La première fois je pensais trouver un énorme PC sécurité avec des satellites et des écrans géants, une équipe monstrueuse, et en fait on m’a montré un bureau lambda, un portable standard, où défilaient 30 ou 40 groupes whatsapp sécurité, avec un ordinateur connecté à tous les groupes facebook et les twitters locaux imaginables au Liban, le groupe régional du Akkar, le groupe municipal de la ville reculée du sud, le groupe des habitants de la rue X, le groupe des expats nostalgiques du village reculé du nord où plus personne n’habite en réalité, il y a tous les formats presque.
Et ce type qui était avec moi a commencé à regarder avec moi les moindres infos, silencieusement pendant 15 minutes, jusqu’à s’arrêter à une complètement anecdotique – Voilà. Celle là. Regarde – Et il l’a réécrite devant moi pour qu’elle devienne tragique et dangereuse, lestée d’une grande incertitude, avant de l’envoyer en alerte sécurité.

Je prenais le type pour une brutasse qui allait récolter des informations dangereuses dans des zones interlopes, de nuit, un militaire mystérieux quoi, et là devant moi je réalise qu’il fait un travail de bureau subtil et créatif. J’ai relu depuis, il a fait 10 ans à ce poste, il y a des chef-d’œuvre de sa part, il a pré-exploré l’encyclopédie de l’alerte sécurité au Liban. J’ai fini par voir ça comme un format littéraire, un haïku sécuritaire, que je suis quasiment le seul à maîtriser au monde, en trois langues.
Dans le temps, on s’arrangeait pour créer des situations qui nécessitaient en retour des alertes sécurité pourtant non, ça n’existe plus?
Il y a eu une époque où l’on pouvait faire interrompre des combats pour tourner un film sur la ligne de démarcation de Beyrouth et même faire jouer aux miliciens une fausse attaque en retour. Alors il y a toujours eu du chiqué et de la mise en scène potentielle. Mais avant l’ère des alertes sécu et d’internet, et j’étais pas là je précise, il y a eu cette époque intermédiaire après la guerre civile. C’était l’époque où il y avait un petit milieu interlope, où chacun avait goûté à des primes de risques faramineuses, et où l’on sentait le vent tourner avec la reconstruction de Beyrouth, où la sécurité revenait. Milieu 90, quoi. Alors apparemment ils organisaient quasiment un carnaval sécuritaire à intervalles réguliers, avec l’armée libanaise, avec d’ex miliciens déclassés et totalement blasés trop contents de taper un coup de feu, et paf pouf…prime !
Aujourd’hui contrairement à ce qu’on croit c’est bien plus facile. Tout le monde a un téléphone portable et l’on surveille à distance, où l’on croit qu’on voit tout, on a des alertes sécurité routinisées, on ne ressent plus le besoin de vérifier ce qui se passe, on fait confiance à l’alerte sécurité qu’on vient de recevoir et que quelqu’un vient en fait d’écrire sans qu’on le réalise. Ca fait économiser les munitions cela dit.
Et celui qui écrit il se sent comment ?
Le fait que celui qui écrit le message ne sait en fait absolument rien de ce qui se passe et n’est pas allé voir est le secret à ne jamais éventer, le plus absolu, et pour celui qui l’écrit c’est une euphorie presque parfois. Mais l’important au fond c’est celui qui reçoit et comment le message arrive à l’atteindre : du moment que ce chargé de sécurité nous fait sentir à nous, nous qui recevons le message, qu’on est le personnage principal d’un possible film d’action, c’est le principal. Du moment que cette alerte sécurité s’inscrit dans un bloc d’événements successifs qu’on peut mettre dans un rapport adressé au pays d’origine c’est le principal.
Donc contrairement à ce que l’on pourrait croire, que le Liban soit en tête de liste des pays dangereux, nécessitant une prime de risque conséquente au sein des agences des Nations-Unies comme des chancelleries occidentales, ce n’est pas un héritage passif de la guerre de 1975, de l’assassinats d’occidentaux dans les années 1980, ou de la guerre de 2006, ou de la présence du Hezbollah, ou de…
Non, c’est un effet des alertes sécurité elles-mêmes, c’est une boucle. Elles peuvent exister sans vraiment désigner l’état réel de la sécurité, elles ont leur autonomie. Ca ne veut pas dire qu’il ne se passe rien au Liban, il y a des vrais trucs sécuritaires parfois. Mais ca veut dire que quasiment tout ce qui se passe est potentiellement réécrit, ou que la réécriture n’en est plus une et s’est détachée de la réalité. C’est le cas pour quasiment toutes ces alertes. Tout le monde s’est habitué à ce qu’il n’y ait pas d’échelle entre le fait divers et le gros titre, il n’y a plus de hiérarchie des nouvelles, alors elles circulent du détail à l’événement majeur, de la fiction à la réalité en toute liberté.
On pourrait presque d’ailleurs les autonomiser par une intelligence artificielle maintenant, ce serait marrant à faire tiens, mais je crois que la pauvre IA serait perdue avec l’histoire du Liban. On se rappelle combien de scénaristes Netflix a perdu d’épuisement et de maladies mentales en espérant faire une saga libanaise il y a quelques années, alors ça fait réfléchir. Et puis tu imagines si l’IA apprend de Nabih Berry ? On serait mondialement foutus.

Tu donnes une noblesse inattendue à des faits divers au fond dans ton travail. Est-ce qu’il n’y a pas là une reconnaissance du détail, du petit, du banal ?
L’insulte de Ziad Doueiry a été une consécration pour moi – le film montre comment une banale insulte rouvre la mémoire d’une guerre civile et semble sur le point d’en créer une nouvelle, jusqu’à faire remonter l’histoire dans les tribunaux et chez le Président de la République – une reconnaissance implicite de mon travail et d’un certain schéma narratif que j’ai contribué à imposer, où tout doit toujours apparaître possible à partir du plus petit détail. Plus personne n’interroge les taux extrêmement bas de criminalité ordinaire, la rareté de l’usage des armes dans un pays qui en déborde, même l’absence de savoir pratique dans le maniement des armes de la part d’une bonne partie des gens, contrairement à tout ce qu’ils prétendent. Et je ne parle même pas de l’absence de lien entre pauvreté croissante et insécurité. C’est mon oscar aussi d’une certaine manière.
Parlons des contraintes de l’écriture à proprement parler. Techniquement tout ça obéit à des lois?
C’est un travail quotidien et précis…Ca doit crédible à l’extérieur du pays, quand on compile les faits pour un rapport annuel qui doit justifier des milliers d’euros de prime mensuelle pour chacun, maintenus années après années. Le flux de ces alertes c’est 20 millions d’euros annuels rien que pour la France. Et plus que ça, il faut être crédible à l’intérieur du pays, reconnu par les salariés eux-mêmes, et le jour même ! Il faut exciter leur côté OSS/Indiana Jones pour leur faire oublier qu’ils sont surtout structurellement des expats.
Tous les détails comptent dans ce travail, prends par exemple les correctifs, ceux qu’on lit le moins, ils sont envoyés à des heures où je sais que les gens sont moins attentifs, et je fais toujours en sorte que le ratio soit toujours au moins de deux infos pour un correctif dans le flux de messages. Et puis le libellé du correctif même : il faut dire « fin de l’alerte sécurité dans tel secteur » plutôt que de dire « désolé il n’y avait pas de problème là bas en fait ». Jamais d’excuses. Ce n’est pas parce que ça ne s’est pas passé que ça n’aurait pas pu arriver, la fiction est l’horizon permanent.
Alors on ne se renie jamais. Il faut que les correctifs d’une info passée se perdent dans le flot des nouvelles infos, et puis qu’on « oublie » autant que possible de corriger ce qui n’est pas déjà plus vrai, parce qu’il faut déjà partager l’info suivante. A vrai dire c’est même encore mieux si tout reste ouvert, comme irrésolu, la sécurité doit toujours apparaître suspendue et mystérieuse, comme si l’on ne nous disait pas tout, mais dans un langage en même temps froid et sec, directif et militaire, qu’on ne lit et qu’on n’entend d’habitude que dans les films.
Du coup tu écris de la fiction ou du réel avec ton travail, au-delà du seul rapport à l’écriture?
Il y a un rapport indéniable à la fiction dans un sens autre. Quand on se coule dans des rumeurs et des fausses nouvelles, répond aux histoires que chacun invente autour de la table pour se donner de l’importance et qui finissent par circuler. Parfois je me pose dans un café pendant quelques heures et j’écoute la joute oratoire conspiratoire – il y a presque le mot spirale dedans ce n’est pas pour rien tu noteras – qui se joue entre initiés. Tu connais le Zajal, les battles de poésie traditionnelles libanaises? Je crois honnêtement que depuis ça, il y a eu une autre manière de faire des joutes poétiques, à manier des fictions géopolitiques sans avoir peur de la lourdeur de la vérité.
En fait mieux, c’est face à ce flot incessant et spontané qu’on a l’air crédibles. Le taux de véracité de nos alertes est extrêmement bas dans l’absolu, mais forcément comparé à des choses qui partent dans tous les sens on apparaît bien plus solides. Pour moi, contrairement à ce que tout le monde croit, les fake news sont un bonheur, c’est mon tapis sûr.

On n’est pas tenté d’utiliser ce pouvoir parfois ?
Oui et non. On est tenté d’en jouer les limites. Le chargé de sécu de l’ONU que j’aime beaucoup m’a posé un défi un jour : « créer un événement de A à Z de grande ampleur qui n’aurait en fait jamais eu lieu ». C’était quasi borgesien quand on y pense. Ou presque une contrainte d’Oulipo à grande échelle. Mais en y réfléchissant j’ai pensé qu’il y avait même mieux à faire, j’ai annoncé un faux événement qui s’est créé lui même. L’événement c’était que l’armée bloquait telle zone pour une raison inconnue et avec de sérieuses inquiétudes, et à la suite de ça, parce que les gens évitaient la zone et recevaient l’annonce multipliée sur tous les fils sécurités de Beyrouth en quelques heures, l’armée a justement fini par venir dans la zone à force de rumeurs alarmistes. Ca n’a pas fait rire l’armée libanaise quand je leur ai dit deux ans plus tard, mais mine de rien j’ai eu ensuite des félicitations indirecte d’autres officiers, parce qu’eux aussi ça leur offre une occasion de se déployer et d’avoir l’air important pendant un court moment. Eux aussi ont parfois besoin de se sentir dans un film d’action potentiel, faut pas croire.
Et toi alors?
A force, par le fait de me sentir connecté à un Liban profond, quotidien, et de pouvoir activer des leviers à grande échelle avec une grande facilité et rapidité, je me compare le plus finalement aux changeurs : comme eux ma vie est faite de groupes whatsapp, j’en suis beaucoup, j’en anime d’autres, je fais croire que j’en suis certains alors que je les anime via un autre dont je sais qu’il est leur première source, etc. Mon cours à moi c’est celui de la sécurité, ma monnaie c’est le mot-clé.