L’Attaque du Sarsour Géant (1975) – Film catastrophe(s)
C’était une journée comme les autres au départ, d’un chineur d’antiquités et de vieux papiers, embarqué dans la visite des lieux de Beyrouth où les connaisseurs savent les dénicher. Et dans le fatras Maurice tique sur une vieille affiche qu’il n’a jamais vue, puis des photos, puis un scénario, tous autour du même film : « l’attaque du sarsour géant ». « j’ai été très intrigué, en essayant de cacher mon excitation pour ne pas alerter le vendeur, j’ai demandé d’où ça venait, puis demandé le prix et emporté ça chez moi ».
Ce film, depuis des années Camélia Chalhoub, passionnée de cinéma, le cherche en vain et a finit par croire qu’il était une légende, comme son réalisateur, Boris Itani, hors radar depuis 2007 avec deux films mystérieux. Quand Maurice l’appelle après avoir trouvé son nom mentionné sur internet, elle saute au plafond.
« L’attaque du sarsour géant était la première superproduction libanaise, tout simplement, avec un professionnalisme inédit et des prises de vues en cinémascope, des maquettes géantes, des explosions »
Jason Skaff, acteur du film
« Boris Itani était une étoile filante des clubs de cinémas beyrouthins des années 1970, respecté par tous, attendu comme étant celui qui allait inévitablement transformer le cinéma depuis de petites tentatives artisanales et militantes vers le blockbuster sensible et conscient » témoigne Chalhoub, encore bouleversée. Ce film « L’attaque du Sarsour Géant », l’acteur Jason Skaff en a été. Surtout connu pour avoir engagé un procès retentissant contre Vin Diesel qu’il accuse d’avoir plagié son personnage, on le voit ici pris en photo en toute décontraction en 1974. Il a raconté dans ses mémoires (« confessions d’un abaday », dar al fatafit, 2019) cet épisode cuisant, pour lui une tragédie de l’histoire du cinéma libanais.
Jason Skaff, en 1974
« L’attaque du sarsour géant était la première superproduction libanaise, tout simplement, avec un professionnalisme inédit et des prises de vues en cinémascope, des maquettes géantes, des explosions. Moi je jouais un officier de l’armée qui à la fin se sacrifiait en fonçant sur la bête avec le dernier avion de l’armée de l’air libanaise. On avait tous à cœur de réaliser quelque chose qui puisse être aussi fort que la Tour Infernale ou les films catastrophes de l’époque, et finalement il n’est pas sorti à cause d’une autre catastrophe, libanaise. ».
Tiré à 27 exemplaires, le film, qui racontait l’histoire d’un cafard géant qui entreprend de détruire Beyrouth, était prêt à sortir sur presque tous les écrans libanais simultanément, et des séances étaient déjà prévues au Koweit ou en Turquie, aurait disparu avec toutes ses copies. La faute au plastiquage d’un hangar, dans une banlieue de Beyrouth, à Mkaless, en juin 1975. Disparaissent aussi les décors et l’imposante maquette du Sarsour de 6m de haut qui était une prouesse technique.
Quelques bouts de pellicule, un scénario et une affiche, miraculeusement dénichés plus tard, la quête est relancée : « c’estla preuve que tout était prêt, on n’en avait aucune jusque là, aucun document » souligne Chalhoub. « on soupçonnait que le réalisateur ait tout détruit lui même méthodiquement, retrouver jusqu’à l’affiche et surtout avoir le scénario complet tient du miracle ».
Maurice de son côté a été particulièrement impressionné par la profondeur du scénario, qu’il a dévoré en une nuit: « la scène de destruction du Parlement où sont réunis tous les hommes politiques m’a profondément marqué, c’est inspirant ».
L’affiche, miraculeusement retrouvée. Avec l’aimable autorisation de Maurice B.
Le réalisateur lui, reste toujours invisible. Depuis 2007. Il y disparaît en effet soudainement des radars après une seconde déconvenue qui selon ses proches l’a profondément affecté, lui qui avait attendu 27 ans avant de reprendre une caméra et se remettre à la table de montage – 27 ans pendant lesquels il s’était abandonné à deux autres passions, l’industrie de la colle à bois, et la plus grande collection d’escalators et tapis roulants au monde.
« 38B. Extérieur Jour. Sarsour qui dévore le parlement entièrement et piétine la place de l’étoile »
Scénario, p68
Son deuxième film, « la peste jaune » avait en effet a été soudainement interdit par la Sûreté Générale alors qu’il était en cours de montage et tous les rushs saisis, cette fois-ci pour d’obscures raisons touchant à l’équilibre confessionnel et à la paix civile. Le synopsis, loin de tout sous entendu politique mettait pourtant en scène cinq libanais coincés au sein de l’ABC Achrafieh, l’un des plus prestigieux centres commerciaux de Beyrouth, et confrontés à une horde de zombies venus de la banlieue sud de la capitale crachant un sang jaune épais.
Chacun a reconnu là, évidemment, non pas un sous-entendu politique mais un simple remake libanais du célèbre film de Georges Romero, Zombie, sorti en 1978. Survivor movie à la sauce libanaise, le film à la carrière stoppé net marque un deuxième couperet dans la carrière de Boris Itani, dont Camélia Chalhoub comme Maurice, désormais passionné lui aussi par l’histoire, espèrent désormais retrouver la trace en remontant le fil de ces documents. C’était une journée comme les autres au départ, d’un chineur d’antiquités et de vieux papiers – peut-être désormais une longue quête qui commence : « nous ne savons toujours pas d’où tout ça provient, si ce sont les archives d’Itani lui-même, ce qui pourrait vouloir dire qu’il a quitté le pays ou qu’il est décédé, mais imaginez si jamais il reste une des pellicules quelque part, moi je n’en dors plus, je veux savoir ». Camélia en a les yeux brûlants.