A force la clé du local elle-même s’est teinté d’une tonalité; son clac sonore est devenu familier et réglé, et quand Achraf prend légèrement plus de temps pour ouvrir cette grande porte à double battants, il teste en fait sans le dire, en partageant un premier secret du lieu, le visiteur du jour. Il questionne son oreille et sa capacité d’attention. On entre pas comme ça dans ce lieu devenu mythique, le chardon blanc, salle de répétition et de concerts de l’orchestre pondéré du Liban.
Cette porte, Achraf l’a ouverte pour de multiples visites depuis 37 ans qu’il fait partie de l’orchestre, et en a été élu gardien des clés en 2011, charge à lui d’inventer un contenu pour cette charge honorifique, dont on ne sait pas quelles clés, musicales, symboliques ou d’acier, elle désigne vraiment, et qui n’existe dans aucun autre orchestre.
On passe la porte. J’ouvre le « dictionnaire des compositeurs libanais », publié en 1984, une page est cornée, celle de Théodore Varrasson. Je lui tends.
Oh vous avez ça, ça n’a jamais été réédité ça. Il soupèse le volume. Alors on repart à la base. il lit à haute-voix:
Varasson, Théodore. Né à Beyrouth en 1904, de mère et père chacun bi-confessionnels, assyro-chaldéenne et ismaélienne pour sa mère, protestant copte et druze pour son père, Théodore se réfugie dans la maladie et la musique afin d’éviter les 127 jours de différentes fêtes de ses quatre familles tout au long de l’année. Premier prix du conservatoire de Beyrouth, puis ayant voyagé à Paris et Moscou pour parfaire ses études, il finit par revenir au Liban en 1937 avec le projet de dessiner une esthétique musicale de la fragmentation confessionnelle. Il crée l’orchestre des 18 – avec un membre de chacune des 18 confessions libanaises reconnues par l’Etat officiellement, pour lequel il compose des pièces, avant de monter en 1954 le célèbre orchestre pondéré du Liban, orchestre autogéré sans aucun chef.
Achraf lève les yeux du livre, et continue tout seul. Depuis on a gardé ça, l’orchestre est toujours un multiple de 18, nous avons des configurations à 18, 36 ou 54. Initialement l’orchestre a adopté une division par pupitres, chacun d’une grande famille confessionnelle, et par instrument, à chaque confession le sien, mais tout a évolué ensuite. Depuis sa mort on s’est surtout efforcés de rester fidèles à la philosophie de départ, en ajoutant des ramifications.
Par exemple le local?
Par exemple le local. Mais nous déjà, chaque personne, on a tous une tâche annexe. Tout ce qui est accessoires et pièces détachées en or, c’est géré par nos musiciens arméniens. L’alaouite parmi nous est aussi chargé du maintien de l’ordre, il était colonel, il a parfois des rechutes d’autoritarisme, mais nous l’avons pris sous notre aile depuis des années, et derrière sa moustache il a bon cœur.
Le local évidemment ensuite. Le chardon blanc, ça a été dessiné en 1978 comme un barycentre confessionnel, à la croisée de tous les chemins possibles, sur la ligne de toutes les divisions, on avait le respect de tous les miliciens et on passait, tous les lundis et jeudis pour les répétitions. En 1985, on a préparé une installation sonore des deux côtés de la ligne de démarcation, chacun sur le toit d’un batiment, où nous avons joué une pièce conceptuelle de Ricardo Tozzi – et réussi à faire passer au dessus de nos têtes l’aviation syrienne au dernier mouvement, c’était noté sur la partition, ça nous avait demandé une wasta pas possible, mais ça en valait le coup. [NDLR: c’est comme ça que l’orchestre fait la connaissance du colonel syrien, aussi tromboniste, Moustapha Nsouli]
Après, parmi les ramifications, il y en a de moins heureuses…Au fil du temps, on a laissé des chaises vides pour les confessions disparues, ce qui est esthétiquement aussi une de nos signatures.
Des confessions comme les juifs libanais?
Il soupire. Non, nous avons Gidéon Levy, le dernier juif de l’orchestre, aussi clarinettiste, mais…comme c’est aussi le dernier juif du Liban tout court, il a un planning très serré d’interviews tous les jours avec tous les journalistes et jeunes chercheurs qui ont ce marronnier à traiter, et il rate des répétitions souvent – Achraf lève la main et fait signe qu’il n’en dira pas plus.
Quand il y a eu les divisions 8 mars/14 mars ces dernières années c’était une nouvelle strate de divisions, et ça nous a donné un nouveau son et un nouveau setup vraiment unique, où les gens ne fonctionnaient plus par pupitre mais par affinités politiques. La sonorité inédite d’instrument mêlés, sans pupitres quasiment, que ça a créé, a inspiré pas mal d’artistes, et l’on peut dire qu’il y a eu un nouveau type d’orchestre libanais à ce titre.
Et où vous mettiez les druzes?
[Rires] au milieu, et l’on avait des chaises tournées vers la gauche ou la droite selon les situations et l’actualité politique.
Ensuite l’histoire a pris de l’ampleur! Si vous revenez à notre point de départ, il y avait un enjeu d’être représentatif d’une certaine société. Au fil des ans, comme tous les projets, on a perdu ça de vue, même la division 8/14 ne nous intéressait plus, on avait fait le tour musicalement, alors on s’est assis trois jours ensemble.
Ensemble complètement? Ou par pupitres? Il sourit. C’est une bonne question. A laquelle il ne répond pas et continue.
On s’est assis pour finir par se rendre compte qu’on avait épuisé nos propres divisions, khalas, finis, on pouvait plus se découper à nouveau. Mais par contre les divisions on en avait manqué d’autres, et certaines énormes, dans notre société. C’est comme ça que nous avons ouvert l’orchestre pondéré aux femmes, et monté coup sur coup deux autres, d’abord le petit orchestre des grandes mains, avec des musiciennes d’Éthiopie, du Kenya, Mali, Ghana, Nigeria, Madagascar, du Sri Lanka, des Philippines, Indonésie, Bangladesh, Népal, Vietnam, et seulement quelques hommes, deux soudanais à ma connaissance.
Et puis s’y est ajouté la chorale syrienne du Liban, un autre projet fabuleux, même si la chorale syrienne s’est ensuite divisée en deux chorales concurrentes qui refusent de chanter ensemble, ou plutôt avec une qui essaye de faire chanter l’autre, et qu’on ne sait jamais combien ils sont vraiment, mais bon.
Il y a eu 3 années fabuleuses, un renouveau qui a redonné une énergie incroyable à tout le monde. Jusqu’à 2019-2020. Là…On a eu cette installation incroyable pendant le covid, où le chef dirigeait une pièce vide, des ipads sur des chaises, avec tous nos musiciens en ligne. C’était la première partie du projet, l’idée était ensuite de se retrouver et une fois tous réunis de faire l’inverse, de tous faire un iPad orchestra. Et ça n’a toujours pas eu lieu.
Pour certains on ne s’est en fait jamais revus depuis. Et depuis les raisons se sont déplacées pour qu’on continue à travailler dans cette configuration étrange, maintenant c’est qu’on ne peut plus venir faute d’essence, faute de musiciens qui sont encore dans le pays parce que tout le monde quitte, certains se connectent pour répéter à 3h du matin dans leur fuseau horaire, et bientôt c’est qu’il n’y aura plus d’internet. Quelqu’un nous a enfermé dans une performance, et il n’y a toujours personne pour nous en sortir, on est comme suspendus au bras d’un chef d’orchestre qui ne se baisserait jamais et refuserait de clore le morceau.