« l’index là, et puis le pouce ici, non là, un peu plus à gauche mais pas trop, et on pousse vers la droite avec un mouvement de 45 degrés généreux et souple« . – comment compte-t-on les billets dans un pays où le volume des liasses ne cesse d’augmenter à cause de la crise économique et de l’inflation? Marwan Mounir a sa petite idée.
Ce magicien de profession s’est fait connaître avec sa série de vidéos instagram sur son compte LebaneseMagician détaillant et expliquant de manière didactique différentes manières de compter les billets dans un Liban en proie à une crise sans fin. Habile avec les cartes et peut-être plus encore avec les réseaux sociaux, il s’est reconverti dans le décompte de billets et donne des workshops à travers le pays pour cette nouvelle discipline entre le sport et l’art dont il parle en passionné.
« nous voulons faire reconnaître cette discipline et ces différentes écoles par l’UNESCO comme faisant partie désormais de l’héritage intangible du Liban »
Saher Bsaher, conseiller ministériel
Devenu un phénomène sur tiktok et instagram les vidéos des styles de décompte de billets font fureur, au style baalbaki qu’il nous décrit en début d’article s’ajoute désormais le chamaliyyé, le chaariyé (légal) avec deux tas et un billet après l’autre le plus lentement possible, ou le beiruti-gharbiyyé : le pouce en perpendiculaire par rapport à l’horizon pendant que la main donne une forme arrondie aux billets, avec la bouche en cul de poule comme à Achrafieh, et là on pousse sur la phalange droite, comme ça, à droite, bien à droite« .
La crise a aussi démocratisé pour la même raison une nouvelle tendance au rap-maison, dont les liasses de billets sont désormais accessibles à toutes et tous pour faire des clips, même si en retour certains se démarquent en multipliant les dollars à l’écran : c’est le cas de MC Yéssiyé, qui a récemment fait vibrer les followers avec son « Ana Chakli Fresh » et sa punchline « pendant qu’on entend ton pouce compter la liasse avidement/mon unique dollar tombe sur l’bureau tout doucement« .
Ces phénomènes « permettent de voir les choses en partie du bon côté, tout n’est pas mauvais dans la crise, la créativité est toujours là! « , d’après le conseiller ministériel, Saher Bsaher, qui compte bien s’appuyer sur le phénomène et aller plus loin, « nous voulons faire reconnaître cette discipline et ces différentes écoles par l’UNESCO comme faisant partie désormais de l’héritage intangible du Liban, nous avons de bonnes raisons de croire que déjà les phéniciens savaient compter les tablettes en marbre d’une manière particulière suivant les régions« .
Un constat historique qui se double d’idées pour l’avenir : « nous allons probablement coupler ceci à un événement en interne ou à l’échelle nationale, qui valoriserait aussi la vitesse de compte comme l’originalité du style, un championnat qui pourrait unir le Liban en ces temps difficiles« .
Une occasion notamment d’unir des générations, avec ceux qui ont déjà vécu d’autres inflations, et apprennent désormais aux autres la vie au rythme de la multiplication des billets, ces bouts de papier qui ont aussi un caractère émotionnel et mémoriel fort: « j’aime bien ce style [de compter les billets] parce qu’on les entend mieux passer » déclare par exemple avec poésie Hassan, propriétaire d’un café à Haret Hreik, quand on lui demande pourquoi il les compte de cette manière. « C’était aussi la manière de compter de mon père« , ajoute-t-il avec nostalgie.
De son côté son ami Ali souligne sa « nostalgie de la texture des billets de 20000, c’était de loin mes préférés, ils deviennent rares désormais, on en laisse des liasses aux enfants pour qu’ils apprennent à compter et s’amusent » (rires).
Un championnat? « les jeunes ne sont pas prêts pour voir à quelle vitesse on compte, l’expérience parlera, et le style ne peut être que de notre côté » ajoute ce père de famille qui dit « avoir repris l’entrainement régulier en faisant les courses à la place de ma femme » et qui se mesure à chaque passage en caisse à son nouvel adversaire préféré, Ernesto, le caissier, connu pour être virtuose dans son supermarché.
Mais Ali pourra-t-il longtemps continuer cet entrainement et le Liban aura-t-il le temps d’organiser ce championnat et de déposer ce dossier à l’UNESCO? Rien n’est moins sur, le projet et la mode faisant face à un risque grandissant: la rumeur persistante qu’un mode de comptage serait sur le point d’en remplacer un autre, en effet les principaux supermarchés du pays pourraient désormais faire payer avec les billets au poids.
