C’est une petite boutique de l’ouest beyrouthin, inchangée, quelques mètres carrés à peine suffisants pour faire tenir une personne assise, une pièce longue où l’on se faufile, avec encore un bout de devanture historique rappelant combien elle est héritière d’une tradition. Derrière la vitre une simple chaise, un ordinateur, des t-shirts vierges, prêts à être imprimés, et la grande machine pour le faire. Sur la porte un numéro, celui de Béchara. La boutique ouvre sur rendez-vous. Elle est à la fois abandonnée et impeccable, sans un grain de poussière, maintenue hors du temps elle donne ce sentiment troublant de ne jamais donner son âge exact ni révéler l’époque sur laquelle elle ouvre.
On l’appelle. C’était il y a 30 ans en 1992, c’était l’été. Il avait oublié qu’on fêtait déjà un tel anniversaire. A l’époque c’était provocateur, nous étions des jeunes contre Hariri, contre la reconstruction néo-libérale, contre l’idée que Beyrouth allait être mieux, c’était politique, basique. « Beyrouth c’était mieux avant », à un moment où tout le monde se projetait dans un futur délirant où Beyrouth allait être comme le Golfe, j’ai bricolé un truc contre ça, quasiment sur un traitement de texte.
Et puis mon père avait cette boutique, il était tailleur, moi je me pensais artiste, ça l’inquiétait évidemment, je lui ai présenté ça presque comme une manière de commencer à reprendre son affaire, il était sans cesse sur mon dos pour que je le fasse bien sûr, et on a acheté un ordinateur, une machine pour poser des sérigraphies sur les t-shirts, les floquer comme pour les rappeurs, que j’écoutais beaucoup à l’époque.
C’est ça « Beyrouth c’était mieux avant ». Et toute la génération des artistes, des intellectuels des années 1990 ont eu ce t-shirt à un moment donné, c’était un phénomène, la boutique ne désemplissait pas, on a même commencé à en expédier à l’étranger, on recevait des visites de japonais improbables dans 7m2, qui faisaient un crochet depuis Dubaï pour nous voir. Il y a même eu un t-shirt écrit en japonais, en plus du français et de l’arabe.
Jamais en anglais par contre? Oui, pour emmerder.
Mon père a continué ses affaires, mais peu à peu il a ralenti, et il n’est plus resté que ça, cette machine, cet ordinateur, et un seul design. Il n’y a jamais eu une autre sérigraphie qui est sortie de cet endroit à vrai dire.
Depuis tout est resté, même après la disparition de mon père. Tout est resté et surtout la demande, qui n’a jamais disparue, et on a mis du temps à comprendre pourquoi, parce que ce devait être un coup, une mode, une blague de moi jeune, et c’est devenu une chose de tous les jours. Même quand on tentait de passer à autre chose, quelqu’un venait toujours demander.
Il y a quelques années j’ai décidé que ce serait une chose sur rendez-vous, un truc de connaisseurs. Pour moi ouvrir un par un est presque une manière de contrôler, comme un tailleur reçoit ses clients, une manière de savoir quelle nostalgie les gens viennent chercher. Je leur demande à chaque fois.
On lui dit qu’on ne sait sur quelle époque cette porte ouvre quand on arrive devant, lui répond que c’est parce que chaque personne y amène la sienne, en prétendant ensuite la reconnaitre dans la boutique et n’y être pour rien.
Dans les années 2010 mon fils est devenu nostalgique d’une autre avant-guerre, celle des années 1960, le Beyrouth qu’il enfile avec ce t-shirt n’est pas le mien, ça n’est pas le Beyrouth militant des années 1970. Et maintenant je vois encore une autre génération qui rêve des années 1990 que moi j’ai détestées. Et d’autres passent, des étrangers revenus à Beyrouth après quelques années et qui rêvent de 2000 et de Beyrouth capitale de la culture arabe, ou même déjà de 2012 et de l’époque du Skybar. Même des gens de droite sont venus, récemment, des miliciens contrariés d’une guerre qu’ils n’ont pas pu faire, ou des fous nostalgiques du mandat que même leur parents n’ont pas vécu.
Il faudrait peut-être faire une variante « Byblos c’était mieux avant » écrit en phénicien, pour les nostalgiques de la phénicie? Il n’y avait pas pensé. Ca le fait sourire. Il reprend son récit.
A force la boutique a aussi commencé à accueillir un nouveau type de rendez-vous, les premiers acheteurs qui sont revenus avec leur t-shirt ridés et détendus, pour le faire repriser légèrement, et en réalité pour me raconter les souvenirs associés à ces fibres, celui des années où ils le portaient. Parfois on les prend, on les rend tels quels, juste lavés et pliés, réemballés dans du papier prétexte.
Mais ça c’est quand ils le retrouvent. Parce que leurs enfants ont souvent tendance à leur piquer. Certains viennent en acheter un nouveau avec leurs enfants parfois, et la chose la plus amusante pour moi dans ces moments là c’est de voir combien tous, quasiment sans exception, ne peuvent pas s’empêcher de préférer les t-shirts d’avant, soi-disant plus solides. Même le t-shirt en soi est devenu un objet investi de passés. On est pourtant sur le même modèle, le même grammage, depuis 30 ans.
Et donc avec ce bureau de la nostalgie, officieux, détourné, je suis devenu artiste précisément en reprenant l’affaire de mon père, et je ne sais pas lequel de deux entre lui et moi a vraiment gagné. Mais la boutique en a changé de sens par contre : elle est devenue la seule du Liban et peut-être du monde dont le vrai succès doit tenir un jour à ce qu’elle puisse enfin fermer, que plus personne ne vienne y toquer, que ce slogan soit caduque et son seul produit cesse enfin d’être intemporel.
