Les mondes du générateur (1) – Serge Besmaritjian, designer du générateur de demain

C’est un objet honni, qu’on cache pour ne pas le voir, dont on évite de croiser la présence, aussi visuelle que sonore et olfactive – le générateur au Liban fait partie de ces objets du quotidien symboliquement chargés, détestés pour ce qu’ils représentent, l’absence d’une infrastructure silencieuse et efficace, nationale, les factures exorbitantes d’un petit malin qui en est propriétaire. Mais certains ont compris que de symbole déjà là, il fallait en faire un point de retournement pour un nouveau Liban, rendre une gloire à des générateurs qui n’en ont jamais eu, les faire sortir du bois ou bien s’en servir pour tout renverser et réimaginer un nouveau monde : cette série sur les générateurs nous amène à la rencontre de ces tentatives.

Après avoir longtemps travaillé en tant que designer de Narguileh, Serge Besmaritjian est devenu ces derniers mois designer de Générateurs. Rencontre.

Adossé à un pilier, le regard perdu sur la vue panoramique qu’il a de Beyrouth depuis sa résidence, Serge Besmeritjian est très clair sur ses intentions : il veut créer un modèle libanais du générateur, un nouveau format qui soit aussi pratique que reconnaissable, pour cet objet urbain jamais pensé comme tel jusque-là.

Vous étiez l’homme d’une première révolution du design au Moyen-Orient, celle du Narguileh

(le propos est vif, il reprend la phrase au vol). Le narguileh je revendique de l’avoir faire rentrer dans la modernité! [il est notamment connu pour son narguileh bi-pyramidal exposé au musée d’arts décoratifs de Nyegenyege, et a fait rentrer le premier narguileh dans la collection du MoMa à New York, épure cubique de toute beauté], et quand j’ai voulu continuer mon activité vers un design du quotidien et de l’urbanité, je me suis rendu compte que le générateur électrique, pourtant un élément de notre quotidien en tant que libanais, était un objet délaissé par le design. C’est pourtant, en dehors d’une voiture, l’objet le plus grand dont on puisse faire le design avant de devenir architecte, c’était un défi magnifique dont j’ai voulu m’emparer

Quelles ont été vos intentions avec ce premier modèle, installé dans le quartier de Bir Yani à Beyrouth que le habitants ont vite rebaptisé « la bouteille »?

Je suis ravi que ce générateur, O-scar#02, ait déjà trouvé sa place et reçu un nom des habitants, pour moi c’est la plus belle des reconnaissances déjà. Dans ce projet j’ai voulu d’abord inverser ce qu’on sait du générateur au maximum : en faire un objet transparent, là où il n’était que tôles fermées, et lui donner un design agréable qui puisse permettre de le remettre au centre, bien visible, en lui inventant une nouvelle utilité, commune, celle d’être un potentiel puit de lumière urbaine, un remplaçant aux lampadaires défectueux, au lieu de ne produire que celle de nos foyers à chacun. Et plutôt que d’avoir un fonctionnement seulement « on and off », ce nouveau modèle reste un puit de lumière permanent, même quand le générateur coupe, avec une lumière qui s’adapte à la luminosité ambiante et ne risque pas de briller en plein milieu de la journée.

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O-scar#02 – « La bouteille », quartier de Bir Yani, Banlieue Ouest de Beyrouth

On dit par contre que la population n’a pas forcément goûté votre intention de « couper les fils » et de faire de votre générateur un nouveau modèle sans fil de production d’électricité, certes dernier cri, mais qui déroute certains…

C’est un point essentiel évidemment de cette révolution que je préconise et que j’ai voulu incarner dans ce design : il faut couper les fils, pratiquement et symboliquement, en finir avec ces blocs enchevétrés, ces fils qui s’enroulent les uns sur les autres. Parce qu’on ne peut plus désormais les démêler, et qu’en ajouter de nouveaux serait déraisonnable, je préconise de ne plus en avoir du tout. Alors bien sûr, il y a des réticences, c’est commun quand une nouvelle invention rebat toutes les cartes, mais je ne doute pas qu’avec le Wifi 7e génération et les nouveaux bluetooth qui permettront à tous les équipements électriques de la maison de ne pas avoir à passer par des fils ni dans les murs ni hors les murs, ce problème sera résolu dans un futur proche

Mais dans ce contexte de crise économique, ne pensez-vous pas que ce soit difficile pour la population de s’équiper avec ce matériel dernier cri?

Je n’avais jamais vu la question sous cet angle, c’est intéressant, vous me faites réfléchir. C’est peut-être une chose à laquelle on sera amené à penser pour les évolutions futures, en effet.

Ces évolutions justement, elles sont déjà nombreuses, vous avez déjà réorienté votre vision du générateur dans une autre direction. « la bouteille » a été amorcée il y a deux ans, mise en place il y a 6 mois, mais depuis vous avez autre chose en tête.

Oui j’ai senti que ce n’était qu’une première étape. Après cette première tentative, c’est la logique même des matériaux que j’ai continué à interroger. J’ai travaillé la dimension tellurique du générateur à travers ce deuxième projet. C’était sortir d’un tryptique métal/plastique/verre pour O-scar#02 pour en venir à la pierre et au béton, à une idée d’énergie brute.

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Les éoliennes de sol dans l’atelier à ciel ouvert de la Bekaa ©SBDesign

Vous les avez baptisées vos « éoliennes de sol », quel en est le principe technique?

Très simplement j’ai pensé qu’il fallait capter d’autres formes d’énergies, et avec l’aide d’experts j’ai cherché à identifier les énergies naturellement présentes au Liban : l’une d’entre elles est sortie du lot très vite, l’énergie dépensée dans des discussions géopolitiques sans fin, un mélange d’air et de vanité, quasi-unique au monde, très puissant. Si nous tâtonnons encore au niveau technique, la source est sans limites, renouvelable, prometteuse. C’est extrêmement excitant, il faut juste s’assurer qu’Israël ne cherche pas à s’emparer du projet pour contrer l’influence de l’Iran à travers une guerre de proxy qui en dernier recours ennuierait les opérations de la CIA pour favoriser l’ascension de la frange amish-compatible du Hezbollah au Liban et…

(Un petit moteur se met en route à côté de lui et accélère plus il parle, il nous regarde et jubile)

Vous voyez? Qu’est-ce que je vous disais? Extraordinaire. Notre seul problème désormais c’est de capter toutes les conversations même à une grande distance, mais la NSA et Facebook nous ont promis leur aide technique sur ce point et nous avons bon espoir.

Toujours dans le domaine de l’électricité mais à plus grande échelle. Envisagez vous ensuite de vous tourner vers plus grand, par exemple l’architecture des futures nouvelles centrales au Liban?

Non, vous savez j’ai toujours eu une faiblesse, j’aime les projets qui se réalisent.

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