Tripoli: disparition du doyen des fixeurs

Tripoli (Liban) pleure aujourd’hui une de ces figures de l’ombre mais qui a compté : Jamal Kattouch.

Doyen du syndicat des fixeurs du Liban, un corps prestigieux héritier d’une guilde historique créé en 1864 – à qui Lamartine comme Rimbaud auraient emprunté des services à l’époque – il était aussi le père fondateur d’une attraction journalistique mondiale : l’affrontement Bab-Tebbaneh et Jabal Mohsen. 1864 articles en 16 langues depuis trente ans, une moyenne d’un journaliste tous les trois jours sur le site, des équipes de 20 à 50 témoins mobilisables en roulement et selon l’ampleur du travail demandé, la formation annuelle de 3 nouveaux.

« il y avait ce journaliste du NY Times mécontent de son passage à Tripoli alors j’ai dit à 2/3 chebabs de simuler un coup de feu »

S’y ajoute le soutien de l’office du tourisme de la ville, comme le rappelle son directeur Mohsen Al Chemaly, « cette initiative de Jamal nous assure ordinairement dans la ville la présence de 30 à 50 travailleurs en ONG, 2 ou 3 projets simultanés au niveau annuel et assure 20% des flux financiers de la ville », c’est donc un avis très positif : « nous pouvons de cette manière nous concentrer à ne rien faire sur d’autres quartiers. »

« Mon chef d’oeuvre »

En 2016 il nous avait raconté la genèse de cette aventure qui dure aujourd’hui encore : « il y avait ce journaliste du NY Times qui était mécontent de son passage à Tripoli, beaucoup trop calme, alors j’ai dit à 2/3 chebabs de simuler un coup de feu ».

« On a tiré en l’air, et puis ils se sont pris aux jeux de s’insulter de manière confessionnelle, comme un tournois d’insultes, c’était d’une créativité folle, et ils tiraient à chaque bon mot. ». Jamal essaye de rester stoïque : « Moi je traduisais un truc tout à fait différent au type fasciné, en essayant de ne pas rire. Quand 2 semaines après ce sont deux journalistes français qui sont venus, on a su qu’on avait touché quelque chose ». De fil en aiguille, il en fait un chef d’oeuvre de la profession, et, fait rare, une attraction permanente, disponible sur demande.

« la moustache, la peau burinée, j’ai réussi rapidement à faire oublier ma double licence en langue étrangère, mon passage à Oxford et à la Sorbonne, j’étais devenu un kurde d’origine rurale »

Jamal Kattouch

Consultant un collègue beyrouthin, auteur de la scission Beyrouth Ouest-Est en 1976, Jamal Kattouch étoffe de passage en passage de journalistes toujours plus nombreux le récit de cette querelle, et choisit de se fixer sur une narration de « quartiers ennemis ». « ce collègue avait réussi à imposer la scission Est-Ouest, et du coup d’autres qui avaient essayé de faire valoir l’affrontement Chiyah et Ain el Remmaneh se sont retrouvés sur le carreau. J’ai racheté leur affaire et leur concept. ».

Un poste de l’armée entre les deux quartiers

Il adopte aussi à l’époque un look particulier, qui a depuis fait sa légende : « la moustache, la peau burinée, j’ai réussi rapidement à faire oublier ma double licence en langue étrangère, mon passage à Oxford et à la Sorbonne, j’étais devenu un kurde d’origine rurale ». Aucun journaliste ne se posait de questions? « Pas le moins du monde! Personne ne se demandait pourquoi je parlais un anglais très posh et un français parisien ».

Il laisse aux journaliste l’image d’un homme cordial, organisé, avec cette capacité appréciable à toujours faire en sorte de distribuer les jouets en forme de kalashnikov ou les pistolets à eaux aux enfants 30 minutes avant l’arrivée. « Il avait un don pour faire croire qu’il n’avait pas créé la situation et laisser le journaliste penser qu’il avait remarqué quelque chose », souligne Jean-Matthieu S., fin connaisseur du monde arabe « parce que j’ai énormément travaillé en Afghanistan », précise-t-il.

Une des vidéos, pour Vice, qui avait fait la renommée de Jamal en 2014

Les limites d’un exercice

Certain sont critiques à Tripoli, l’histoire se raconte notamment de témoins surinterrogés par des journalistes, qui ont fini par y laisser une santé, ou de personnes passées dans les programmes d’aides, de réinsertion ou d’empowerment de tellement d’ONG qu’elles ont fini par exploser sous le poids des 4 entreprises créés et des 18 micro-crédits souscrits. La rumeur dit aussi qu’un des anciens combattants aurait fini par reprendre les armes au bout de 3 formations déradicalisation de suite, après un diagnostic d’overdose de bons sentiments et d’abus de powerpoint.

« la foire de Tripoli j’avais un projet ambitieux, j’ai raté le coche de peu

Jamal Kattouch

D’autres accusent Jamal d’avoir joué un double-jeu : « il était à la fois celui qui faisait l’intermédiaire pour les ONG intervenant sur la paix et la désarmement, et à la fois celui qui organisait des affrontements pour les journalistes », remarque un habitant. La remarque l’amusait : « pour les personnes concernées c’est juste une question d’emploi du temps : une formation le matin, une tension de voisinage l’après midi, rien de plus, il faut bien vivre. D’ailleurs cet habitant deux lignes plus haut vous ne l’avez pas trouvé tout seul je vous rappelle. »

Jamal était toutefois amer ces dernières années face au développement de la concurrence, notamment la foire de Tripoli, qu’il avait en travers de la gorge, « j’ai raté le coche de peu ». « j’avais pourtant dans l’idée un récit bien plus complexe et foisonnant, autour de l’idée de réfugiés dans la foire pendant la guerre, de milices tenant chacune un des sites, d’un fantôme dans le dôme qui en éloignerait les tripolitains supersticieux, et surtout de souterrains ». La disparition de celui en qui l’association internationale des fixeurs salue un « précurseur » laissera un grand vide dans les articles et les idées originales de nombre de journalistes.

Jamal Kattouch en Octobre 2021

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