Liban: fléau des nightclubs – ENQUÊTE EXCLUSIVE sur le scandale des musiques madroubées
Dans le Liban de l’été, qui tente de retrouver son insouciance et de prendre une pause de ses multiples crises, sortir, danser, vivre sa vie, n’est parfois pas toujours une activité de tout repos et tapie dans l’ombre des dancefloor, un mal guette parfois les innocent.e.s au beau milieu de leur moves.
« les malfaiteurs récupèrent des fichiers usagés à la fin des DJ sets, quand la boite ferme, et ils les remplissent à nouveau de titres pour le lendemain »
Sonia M., agent des FSI en charge de l’enquête
Jade, Nina, Ali en ont fait les frais il y a quelques jours – depuis leur dernière sortie, aucun d’entre eux n’a remis les pieds dans un bar, ni même d’ailleurs hors de son lit. Nina n’en revient toujours pas de cette soirée qui aurait dû être le clou de ses 26 ans, fêtés ce soir là.
Blême, elle se lamente : « j’ai commencé à ressentir le tournis en sortant de la boite, et le lendemain impossible de me lever, j’entendais des remix chelous dans ma tête, jamais au bon rythme, jamais deux titres enchaînés correctement.«
« Je ne peux plus rien écouter depuis quelques jours, j’ai du partir chez des cousins dans la montagne, même le bruit du moteur me donnait mal à la tête. Je n’écoute plus que de l’ASMR, et encore seulement en roumain… » ajoute de son côté Ali, qui l’accompagnait ce soir là et se dit aujourd’hui furieux d’avoir été victime de ces combines, et surtout « épuisé d’avoir l’impression qu’Elton John et Fares Karam jamment en même temps dans ma tête« .
Nina, quelques heures après le début de son anniversaire, crédit: @ClubPhotos_
Si ces trois amis sont aussi mal, c’est pour une raison : les titres « madroubés » – sons trafiqués qui ont envahi les nuits du Liban. Le lieutenant Sonia Moukarzel des Forces de Sécurité Intérieur décrit ce phénomène avec sévérité, elle suit le dossier depuis des mois et pour elle il a pris une ampleur inédite avec la crise économique : « les playlists ont l’air originales, le nom est le bon, mais le son est périmé depuis 2007au moins« .
Le mode opératoire pour elle est très clair, et immuable : « les malfaiteurs récupèrent des fichiers usagés à la fin des DJ sets, quand la boite ferme, et ils les remplissent à nouveau de titres pour le lendemain« , le tout faute de pouvoir continuer à importer des sons originaux.
Cet EDM (l’acronyme de Electronic Dance Music) était d’abord un recyclage de vieux stocks de CDs de Makina et d’Eurodance opportunément « redécouverts ». Mais désormais, plus de stocks et plus d’imports, le temps est venu de produire au Liban – dans des studios clandestins, où le son est synthétisé en quelques heures. Le résultat? Cet EDM ne respecte aucune des normes connues, et s’avère hautement toxique à haute comme à petite dose. Le tout est tenu par des mafias redoutables, anonymes – même si certaines stars en mal de reconnaissance sont soupçonnées d’être des partenaires actifs de ces entreprises.
« CHAQUE ANNEE, LES ENCEINTES DANS LES MARIAGES FONT PERDRE A 300 PERSONNES ENVIRON LEUR AUDITION, UNE PLAYLIST FRELATEE, C’EST SOUVENT AU MOINS 20% DE DECIBELS ET DE VOLUME SONORE EN PLUS, ET CA AUGMENTE LES RISQUES FOIS TROIS
Marc Hachem, de l’ONG Beatchkilji
Parmi les clubbeurs, certains ont de la chance et l’oreille suffisamment fine pour les repérer en amont : « C’est en entendant un remix de DJ Rodge par Billie Eilish feat. Feiruz datant soi-disant de 2002 que j’ai compris« , raconte Nabil, un habitué des soirées de Batroun, « c’était clair que la playlist n’était pas nette, j’ai prévenu mes amis et on est partis, je ne rigole pas avec ça« .
Les autres ne s’en aperçoivent souvent que le lendemain, déjà trop tard. Certains, aux tympans bien accrochés, arrivent à s’en sortir – mais ils sont rares, et de moins en moins nombreux, face à ces tracks coupées aux pires produits musicaux.
Parmi les dommages de ces titres frelatés, des oreilles fragilisées, des cerveaux dans le flou, parfois sur plusieurs jours. Parfois même plus. Marc Hachem, président de l’ONG « Beatchkilji » s’est emparé de la thématique : « CHAQUE ANNEE, LES ENCEINTES DANS LES MARIAGES FONT PERDRE A 300 PERSONNES ENVIRON LEUR AUDITION« .
Lui même a perdu 80% de son audition à la suite d’un mariage en 2017, et entend bien donner de la voix sur ce fléau : « UNE PLAYLIST FRELATEE, C’EST SOUVENT AU MOINS 20% DE DECIBELS ET DE VOLUME SONORE EN PLUS, ET CA AUGMENTE LES RISQUES FOIS TROIS« , gronde le jeune trentenaire.
« Shazamer pour se protéger et protéger les autres », c’est le slogan de l’été pour le bureau de Beyrouth de la compagnie californienne
Face à ce fléau, Melhem Sinno, président du syndicat des nuits noires au Liban en appelle à la raison : « les cas restent limités, et nous travaillons à une entreprise de sensibilisation auprès de nos adhérents au plus vite« . Une sensibilisation qui toutefois ne verra pas le jour avant la fin de l’été, et de la saison.
Ce que regrette amèrement Marc, qui, avec des équipes, fait l’entrée des boites de nuit les vendredi et les samedi, afin de prévenir sur les risques. Il désespère d’une réaction des pouvoirs publics: « MAIS DANS UN PAYS DE SOURDS, PERSONNE NE VOUS ENTENDS CRIER » hurle-t-il sans concession.
Seule l’entreprise Shazam a fait un pas, inattendu, vers la lutte contre ces titres, en créant un détecteur de musique trafiquée : lorsque l’application est utilisée sur de tels titres, elle alerte l’utilisateur, mieux encore, lorsqu’elle fonctionne en arrière-plan, elle envoie des notifications conseillant de se mettre à l’abri. Il se murmure que l’entreprise californienne s’inquièterait d’une éventuelle mode qui dépasserait vite le Liban et donnerait des idées à d’autres.
Mais la décision du côté des pouvoirs publics tarde toujours à se manifester. « Faute de personnel, surtout après 14h, surtout un vendredi ou un samedi, et encore plus à cause de la crise, je suis démuni« , confesse le ministre de la musique et de la dabkeh, Ghassan Rahbani.
Certaines victimes racontent avoir eu d’étranges visions, crédit: @ClubPhotos_
C’est toutefois un autre type d’infraction qui pourrait bien décider le ministère à se mobiliser envers ces acteurs de la nuit et ces bidouilleurs de playlists, malgré la démotivation des fonctionnaires et leur absentéisme à cause de la crise: la rumeur qui voudrait que certaines de ces boites de nuit ne respectent pas l’obligation de jouer impérativement et uniquement Feiruz à partir de 6h du matin. Pire encore que certaines des playlists frelatées aient pu oser remixer du Feiruz, et pire encore (bis) bien avant l’heure réglementaire de début d’utilisation de la chanteuse – 5h.
« Oui nous avons eu vent de cette rumeur scandaleuse« , glisse le ministre, grave, qui fronce les sourcils et confesse que la « gravité d’une telle accusation relève d’un autre genre d’affaires. Celle-ci fait l’objet d’un suivi tout particulier, et c’est peut-être directement la présidence qui va s’en charger, et l’armée qui pourrait être envoyée« . C’est peut-être un détail comme celui-ci, dans un pays très attentif à ses symboles, qui pourrait valoir aux mafias des playlists de sérieux problèmes à l’avenir.
NDLR: Mix FM n’a pas souhaité répondre à nos questions.