Murmuration

© Thierry Magniez. https://journals.openedition.org/terrain/21449#ftn2

Le béton et les barbelés avaient été levés, et il ne restait plus personne derrière, pas un cri, pas un slogan. Mais des clameurs claquées au sol il y a longtemps déjà, de ce cimetière apparent, Yacine avait fait sa matière à lui. Un jour d’après, il les avait recueillies jusqu’à devenir gardien des cris, et les fait vivre depuis, partant une fois par jour les faire tourner autour du centre-ville, leur habitat naturel. Parce que la révolution doit continuer à se faire dans la bouche. A chacun d’entre eux il offre sa voix, qui frappe les vides de ce quartier mort et s’en démultiplient d’autant, s’éparpillent comme nuée de pigeons. Il en attend ensuite patiemment l’écho pour les récupérer, comme les kashshâsh regardent leur volée d’oiseaux revenir à sa cage.

Yacine tourne autour du centre-ville avec des slogans en bouche, pour pas qu’ils meurent. Même s’ils n’étaient pas à lui, ils le recueille et les éleve depuis comme les siens, parfois invente même un rythme à ceux qui n’ont jamais dépassé l’encre des murs et le niveau du graffiti, ceux à qui l’on avait pas eu le temps de donner un son propre. Tout le monde le connait ici, il ponctue l’ennui des gardes du Parlement qui ont appris à attendre ses heures parfois il passe la tête par une de ces fenêtres jamais remplacées du centre-ville et en crie un ici un autre là bas pour réveiller le béton qui dort au soleil ou parfois dans une cage d’escalier transformée en gigantesque colonne d’air pour hurler l’alerte. Quand il disperse vraiment des oiseaux, toujours un d’entre eux se détache une fois le slogan attrapé pour partir le remettre à quelqu’un quelque part.

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