Tenke triste – 11 portraits bidons

1. Georges n’a l’argent que d’un tenke au mois. 20 litres. Celui qui lui permet de bouger la voiture de chez lui à quelques minutes plus loin, chaque jour, et retour. Il prend ensuite discrètement un transport public loin des regards, dans un autre village, pour revenir ensuite, récupérer la voiture et arriver l’air de rien à la maison, en passant surtout très visiblement devant les voisins.

3. Jihane est à 3 tenkés par mois. Parce qu’elle partage désormais sa voiture avec Reine. Qui paie les 3 autres. Elle va au travail 3 jours par semaine, en accord avec son patron, le reste du temps elle attend que l’électricité revienne chez elle, ou bien elle prétend qu’elle n’est pas revenue pour ne pas travailler, parce qu’au fond elle n’arrive plus tellement à travailler, ce qui correspond bien au fait qu’il n’y a plus vraiment de travail dans son entreprise. Reste un petit jeu, comme le patron paie à chacun l’équivalent de 4 tenkés par mois comme prime, elle fait tout son possible pour garder l’argent du dernier pour elle.

4. Maya est à 4 tenkés par mois. Elle calcule chaque goutte. Coupe le moteur dans les descentes en montagne, dans les bouchons, et peu importe si rallumer le moteur à chaque fois coûte en fait plus d’essence – ne lui dites pas. Elle a optimisé les passages au supermarché après les activités des enfants pour ne pas avoir à ressortir, ne passe plus la 5e si souvent, accelère moins, joue sur le frein, ne fait plus de crochets par ci ou par là, ne sort plus les week-end, compte et découpe sa vie au litre près.

5. Ziad est à 5 tenkés par mois, pour une conduite quotidienne jusqu’à son travail. Evidemment il y a un truc pour consommer si peu. Avec l’aide d’un ami il a trafiqué le moteur pour lui faire accepter de l’essence agricole, à moitié de réservoir, celle que l’entreprise de son père a stocké début 2020 dans d’énormes cuves dans la bekaa, en en doublant discrètement la contenance. Le moteur crachotte et a des hoquets, ça ne durera qu’un temps, le robinet ne durera pas, tout ça est temporaire – c’est la résilience jusqu’à ce qu’elle craque.

6. Au cours des deux dernières années, Mazzen a impeccablement tuné l’ancienne BMW 1986 318i coupée E30 V6 de son cousin, sur son temps libre dans le garage où il travaille. Pour en payer les tenké, il fait le Bolt dans la ville – les soirs où l’on ne drifte pas. 6 tenkés, c’est mon dernier prix.

7. Siham a toujours l’argent pour ses 7 tenkés par mois. Seulement, pour ce qui est de changer la vitre arrière qui ne descend plus (50 dollars), ou surtout le phare avant (80 dollars), on attendra, et la voiture gardera son oeil en moins tant qu’il faudra – c’est peut-être le signe le plus quotidien de la crise, ces voitures qui perdent peu à peu leurs membres, circulent éborgnées, diminuées.

10. Elias a le tenké facile, presque 10 fois par mois, il faut bien ça quand est l’heureux possesseur d’un V8. L’été dernier, il se faisait livrer l’essence directement à chaque fois. Il avait tout simplement ajouté au numéro du changeur qui venait à domicile un numéro supplémentaire – il est payé en fresh. Il se demande bien pourquoi il est dans cette liste, il attend d’en sortir le moteur allumé. Et lui aurait déjà atteint la fin de l’article d’ailleurs.

250. Abbas a pu faire jusqu’à 60 tenkés par semaine, 250 par mois. L’été dernier, c’est lui qui livrait l’essence à Elias, faisait la queue 4 fois en une journée dans les stations : 1 fois pour un client privé comme Elias, 3 fois pour emmener l’essence ailleurs et la faire siphonner, une combine avec son cousin pour l’emmener en Syrie. Il attend le retour de la crise pour retrouver du travail.

? Ahmad préfère ne pas compter combien de tenkés il consomme par mois, ni faire la balance avec ce qu’il gagne de ses clients. Ahmad est taxi, et il ne préfère pas compter plus qu’au jour le jour. Alors c’est peut-être deux, parfois trois, va savoir. Seule certitude, au moins lui sait qu’il ne paie pas un loyer chaque semaine pour bénéficier de la voiture.

-5. Youssef est sous-officier, il bénéficie des bons d’essence de l’armée. Qu’il revend à des voisins. Pendant que lui prend les transports en commun. La hiérarchie ferme les yeux, au moins lui continue à venir à la caserne.

0. Joe a vendu la voiture. Désormais il doit circuler en service dans Beyrouth. Mais ne monte que devant.

(Jacques, Béchir, Nada, Jinane, Oussam, Wassim, Nayla, s’excusent de leur absence de cette liste faute de pouvoir encore prendre la voiture)

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