Nous poursuivons notre exploration du tissu des start-up libanaises. Après yell@t il y a quelques mois, et un détour par l’étonnant succès d’une vieille dame de la chaussure française en Arabie Saoudite, c’est désormais Umuss qui sort aujourd’hui du bois.

C’est une start-up qui n’est déjà plus une jeune pousse, puisqu’elle vient de remporter le prestigieux Prix du public du Festival des start-up de San-Remo, rendez-vous incontournable du domaine. Une consécration pour les deux « moussicologues » en chef, Adnan Chazelian et Ali Yahyawi, que ni la crise, ni l’explosion du 4 août 2020 n’ont détourné de leur objectif.
« les études scientifique en happiness studies montrent les bienfaits de l’exposition d’un salarié à la vision de plantes d’intérieur. Ca augmente sa productivité au travail et son happiness indicator de l’ordre de 10 à 15%!
Adnan C., Lichen Chief Officer
La success-story est d’abord l’histoire d’une rencontre, celle d’Adnan et Ali. Depuis leur bureau commun d’Antélias, au dessus d’un immeuble qui abrite déjà leurs ateliers et 15 salariés, l’un et l’autre rigolent aujourd’hui en s’en rappelant : en 2016, Ali, jeune diplômé de la Nigerian Lebanese University de Miziara, vivotait comme organisateur de course de sarsour clandestines dans des caves de Beyrouth, et Adnan avait croisé par la malchance les sites de poker islamique en ligne et ne décollait pas de son écran tout en ne gagnant rien du tout. L’un et l’autre se rencontrent en travaillant pour…Boecker, le leader libanais du nettoyage et de la désinfection de bâtiments, alors qu’on leur demande d’enlever les années de mousse d’une vieille demeure, non loin de la décharge de Burj Hammoud.
« C’était une mousse incroyable, touffue, douce et sensuelle. On est rentré dans un endroit où soudainement il faisait 20 degrés, sans humidité. En plein mois d’août. Il faisait 40 degrés dehors. On est restés là, complètement pétrifiés par le spectacle« . C’est leur premier contact avec la Bryophytakian, une variante de mousse apparue au Liban, et jusqu’alors inconnue.

Remontant la trace, Adnan et Ali réalisent qu’on en trouve sur la décharge de Burj Hammoud, « comme une marque de vie qui émerge du chaos, une résilience verte et généreuse« . Les mauvaises langues y voient une mutation engendrée par les déchets chimiques et atomiques abandonnés au Liban pendant la guerre civile, stockés dans la décharge? Ali et Adnan balayent cette interprétation, « pas du tout, c’est au contraire une mousse dont on pense qu’elle viendrait des temps immémoriaux du Liban, peut-être même des phéniciens« .
« après 3h de réunions, il m’arrive de simplement poser ma tête dans l’un des carrés de mousse pour me ressourcer, et l’espace d’un instant je ne déteste plus mes clients ni mon patron »
Maxime, employé d’une entreprise cliente de Umuss
Très vite, l’un et l’autre réalisent le potentiel de cette découverte. D’abord pour l’esthétique, mais très vite autre chose leur apparaît, comme Ali le résume : « nous avons pu établir assez vite combien les études scientifique en happiness studies montraient les bienfaits de l’exposition d’un salarié à la vision de plantes d’intérieur. Ca augmentait sa productivité au travail et son happiness indicator de l’ordre de 10 à 15%!« .
Tout va très vite ensuite. L’incubateur de start-up du Hezbollah, station H (محطة الهاش), sœur jumelle de la station F de Paris, leur assure un premier point de chute : « l’ambiance était incroyablement productive on a voisiné des startups de robotique chiite; une autre de drones et de munitions sur imprimantes 3D; un groupe travaillant sur une intelligence artificielle de création de fake news halal; même un créateur de mode dont la base de travail était le gilet pare-balles, c’était un monde extraordinaire« .
Une première mousse voit le jour, et avec elle une audacieuse campagne de publicité, Muss U Up! / Faites vous Mousser!, qui attire l’attention des investisseurs. De là, le catalogue s’étoffe. Parmi les produits d’emblée les plus demandés? Leur mousse turquoise, ayant poussé dans une serre où l’on diffuse du Feyrouz du matin au soir.
« Aujourd’hui nous travaillons avec les entreprises pour leur proposer un service sur-mesure, les impliquer dans la création d’une mousse qui soit un reflet de leur image, une texture ou une couleur qui leur soit propre, mais aussi un outil de leur vie de bureau quotidienne« , précise Ali.
Dans une d’entre elles justement, qui a tenu à ne pas être citée, certains employés confirment les vertus de cette apparition dans leurs bureaux, ainsi de Maxime pour qui « après 3h de réunions, il m’arrive de simplement poser ma tête dans l’un des carrés de mousse pour me ressourcer, et l’espace d’un instant je ne déteste plus mes clients ni mon patron« . Au service comptabilité, Cynthia, n’est pas en reste et assure qu’elle « frôle du bout du doigt chaque jour [son] tableau mousseux pour rendre plus supportable son tableau excel« .

Adnan renchérit. « MixFM par exemple nous a fait faire une mousse rose fluo qui sent la vodka fraise artificielle à 20 mètres, tandis que dans les bureaux du amn el 3am il s’agissait d’une commande pour favoriser la sieste et absorber l’odeur des mana’ich de fonctionnaires« . Ce sont toutefois les banques qui s’arrachent désormais le dernier né de Umuss, un mur calmant – « et ignifugé aussi« , ajoute l’un des compères d’un air entendu.
L’un et l’autre refusent toutefois de confirmer ou d’infirmer qu’ils auraient remporté un appel d’offres pour proposer une expérience moussique dans les salles aux miroirs du Hezbollah, servant couramment de lieux d’interrogatoires, projet dont le nom avait fuité sur twitter : « Mouss 3al Sadr« . Ils sont à peine plus disert sur le seul échec au compteur : « après le succès de Feyruz, nous avons été contacté par Amr Diab pour lui faire une mousse personnalisée…Et ça n’a pas marché, dans la serre en question, aucune n’a survécu après juste 3 albums de son intégrale« .
« Nous apprenons de nos échecs, et nous voyons vers l’avenir« , interrompt Adnan, « nous avons survécu à la destruction partielle de nos locaux le 4 août, et désormais l’étape suivante pour nous c’est l’interactivité : nous travaillons à des mousses connectées, où tout pourrait être portée de main à partir d’une application« . La créativité, chez ces deux là, n’est pas prête de s’émousser.
Une réflexion sur “Umuss”