Le Très Grand Liban

Alors que la campagne législative brille actuellement par la rareté de ses idées au Liban, remplacées par des mots-valises scandés à la hâte dans des meetings aux couleurs bariolées, le milieu intellectuel libanais bruisse ces dernières semaines de la redécouverte d’un important manuscrit que l’on croyait définitivement perdu, venant d’un intellectuel aussi influent qu’insaisissable, figure de la vie intellectuelle beyrouthine du début XXe: le Très Grand Liban, de Sir Hajj Aristide Hussein de Bestros. Une matrice politique dont la portée reste encore à évaluer.

Cette œuvre publiée en 1919, visionnaire et programmatique, aurait eu notamment une influence souterraine majeure sur nombre d’intellectuels, à commencer par Antoun Saadé. Khalil, le père du futur fondateur du PSNS (Parti Nationaliste Syrien), était un ami intime de l’auteur. Certains voient à ce titre dans les écrits de son fils une réponse gigantesque à cet opus, un texte réactif et épidermique contre la théorie de l’ami de son père, influence intellectuelle majeure du jeune Antoun. Avant la Grande Syrie, il y aurait-il eu le Très Grand Liban?

L’exemplaire retrouvé de ce manuscrit mythique, © archives privées

Précédant de peu le « Grand Liban » de 1920, l’acte de naissance du Liban moderne, dont il pressent les limites, de Bestros présente à l’époque un projet ambitieux et sans équivalent, couvrant une surface depuis le Sandjak d’Alexandrette et jusqu’à bien après Jérusalem. C’est à dire un Liban qui – s’il était advenu – couvrirait aujourd’hui une part de la Turquie, la côte syrienne, une part de la Palestine, et impliquerait la prise de contrôle totale de Chypre. Indécis sur la localisation exacte de « Cana » malgré toutes ses recherches – le lieu où Jesus aurait changé l’eau en vin – De Bestros préconise de réconcilier les deux Cana dans un même ensemble, celui du Liban et celui de Palestine, dans une sous-région « sainte » du TGL, incluant aussi Jérusalem.

Quant à Chypre, de Bestros y voit une zone pour développer une nouvelle industrie et une agriculture libanaise, il pense alors surtout à la cigarette et à faire de l’île l’instrument d’une totale autonomie en terme de production de poids chiche. Le hummus, déjà!, est pour lui l’alpha et l’oméga d’une future diplomatie culturelle libanaise, et un point majeur de sa théorie de la souveraineté alimentaire et symbolique (chapitre 6 du livre).

Ce Très Grand Liban, il l’imagine donc divisé en trois zones, Liban-Territoire d’Outre-Mer (Chypre), Liban-Saint, et Liban-Nord. Mais sa géopolitique audacieuse est rattrapée par les autorités religieuses et le scandale : iconoclaste dans son hypothèse qu’à Cana il aurait pu s’agir d’eau transformée en arak, et précurseur de l’idée que Jésus était potentiellement libanais (ce qu’encore aujourd’hui ses suiveurs refusent de reconnaître), il sera excommunié en 1919 et son livre mis à l’index, au Liban comme au Vatican.

Il dérange aussi certains grands propriétaires terriens à vouloir toucher aux fondamentaux de l’agriculture libanaise, de même que le syndicat (alors puissant) des exportateurs de poids chiches et de farines transformées. En conséquence, très peu d’exemplaires de son livre en survivront, son oubli sera savamment orchestré, ce qui laissera le champ livre à un pillage de ses œuvres par les rares chanceux ayant hérité d’un exemplaire.

Au delà de ses quelques aspects théologiques et religieux, le Très Grand Liban est cependant surtout un projet influencé par l’essor de la géopolitique en Europe à cette époque, où De Bestros a fait ses études. Reprenant à la fois les contours de l’ancienne phénicie, à laquelle il rend hommage dans son livre, il refuse cependant de s’en tenir à un « passé mythologique » et se fait l’avocat de « l’imagination territoriale et géopolitique ». Conscient des divisions communautaires dans le pays, il prône leur dépassement par un « sens commun de la conquête ». Conscient de la décrépitude et de la fin de l’Empire Ottoman, il est d’avis de prendre les devants et de « forcer la main au tribunal de commerce pour être l’un des principaux repreneurs – pour souscrire à une métaphore que nos élites commerçantes arriveront peut-être à comprendre ».

Adversaire farouche d’une géographie physique au profit d’une géographie de l’imaginaire, pour lui, « le Liban souffre d’être entourés de pays en apparence plus vastes que lui: mais l’on ne peut que s’interroger sur le sens à donner à des surfaces désertiques, arides, quasiment dénuées de vies, sans aucun peuple pour les habiter; des pays sans commune mesure avec un Liban de montagnes, de plaines, d’agriculture, d’un peuple fier et rugueux. Le Liban domine de toute sa hauteur une région dont il est la vigie, et s’il fallait déplier ce pays cabossé par la géographie, ramener ses montagnes à des plaines, défaire un relief, qui peut dire où s’arrêterait ce pays avec une telle surface à plat? C’est cette surface imaginaire que je veux réaliser, c’est ce « Très Grand Liban » dont je désire ardemment l’avènement. » (p. 37).

Carte inclue dans le livre – les trois zones correspondant aux régions imaginées par De Bestros sont en rouge, © archives privées

Critique des Nouveaux Phéniciens, il sera aussi un adversaire farouche de Michel Chiha, ce penseur majeur de l’invention d’un Liban commerçant et banquier dans les années 30-40. De Bestros en fera une critique virulente devant le Cénacle Libanais en 1956, critiquant un « titre ronflant de banquier pour un simple agent de bureau de change, qui s’est autorisé on ne sait comment à se penser économiste et philosophe : M. Chiha veut faire du Liban un pays sans agriculture, sans industrie, sans usines, sans travailleurs, un pays suspendu à un argent sans racines et produit par personne, si ce n’est des commerçants qui s’amusent à être banquiers désormais, comme on entame une partie d’un nouveau Monopoly. Des personnes sans conscience et sans vision qui n’hésiteraient pas à fermer l’État s’ils pouvaient tirer bénéfice de sa liquidation « .

Le refus d’un prêt destiné à la construction d’un monumental « Palais du Très Grand Liban », pour l’exposition universelle de 1952, aurait en réalité au préalable brouillé les deux hommes. La critique restera toutefois légendaire, du moins pour ceux qui y auront assisté, car jamais aucune retranscription, encore moins de publication, n’en est jamais sortie.

Iconoclaste dans le paysage bourgeois intellectuel de Beyrouth, De Bestros – avec un « e » comme il y tenait – reste jusqu’à ce jour une énigme. Français de mère, anglais de père – celui-ci étant un puissant représentant de commerce en Egypte connecté et influent au point qu’on ait pu le soupçonner d’être un agent de sa majesté – il se convertira à un islam soufi et mystique, quelques années après son excommunication, et reste à ce jour le seul lord anglais à porter le titre de Hajj. C’est d’ailleurs une des seules traces qu’il ait laissé dans une quelconque archive. Celle-ci, conservée à Londres, contient un échange entre lui et la couronne britannique, portant sur la négociation délicate de l’articulation entre son titre de Lord et son nouveau titre de Hajj. Hors de question pour la Couronne de laisser dire Hajj Sir. Ce sera Sir Hajj, par dérogation expresse.

Pavillon du Très Grand Liban (projet 1947), possiblement attribué à de Bestros, © Archives Wassim Burma

On perd sa trace pendant plusieurs années, jusqu’à ne pas vraiment savoir où et quand il aura disparu (certains parlent d’un dernier voyage à la Mecque en 1978, ou encore d’une vaine tentative d’aller libérer personnellement son ami l’Imam Musa Sadr en Libye). Impossible de savoir aussi s’il aura écrit d’autres livres, sous son propre nom ou sous pseudonyme.

La dernière trace connue remonte à 1976. Ceux qui ont pu la voir ont gardé une forte impression de l’interview pour Télé Liban de juillet, après des mois de combats éprouvants, où il a des mots extrêmement durs contre l’hypothèse fédérale au Liban (et par la même son principal supporter Camille Chamoun, dont il aurait été quelques années plus tôt un confident régulier):

« la question n’est pas tant de découper le Liban, pays déjà minuscule, de plus en plus finement, avec des frontières de plus en plus claires, ou selon une logique communautaire. La question est de donner au Liban l’espace qui correspond à son arrogance bien fondée, et d’en dépasser les clivages dans un avenir commun. Les isolationnistes [le terme de l’époque], fédéralistes non-déclarés, avec leur mentalité de boutiquiers du recensement qui comptent le moindre chrétien à l’étranger ou au Liban, sont d’une bêtise affligeante. Ils croient sortir du système en l’institutionnalisant toujours plus. Or la question n’est pas de découper plus, elle est de conquérir du nouveau, de mobiliser notre armée et notre jeunesse, vers l’avant, au lieu que chacun se recroqueville sur son quartier. Allons envahir la Syrie puisqu’ils essaient de nous occuper et montrons leur ce qu’est un peuple uni par la conquête ».

Ces mots résonnent aujourd’hui particulièrement, à la fois en pleine campagne électorale, mais plus encore quelques mois après la prise de contrôle de Chypre par l’armée libanaise où planait l’ombre de ses idées pour la première fois depuis des lustres. Ils semblent influer aujourd’hui sur une nouvelle génération d’intellectuels, certains n’hésitant pas à émettre des hypothèses audacieuses et nouvelles sur la possibilité d’aller conquérir la Syrie, déjà en partie contrôlé par des acteurs libanais et qui « n’est plus à ça près de toute façon » selon un de ces nouveaux lecteurs de De Bestros – qui cherche à rester anonyme. Poursuivre le mouvement initié à la suite de la conquête de Chypre? Pourquoi pas. Le Très Grand Liban serait-il finalement une idée du XXIe siècle?

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