Beyrouth : complot d’art contemporain

Plasticiens, designers sonores, photographes, vidéastes, cinéastes, peintres, conceptualiseurs d’atmosphères : les cellules des postes de FSI de la capitale libanaise ont été peuplées ces dernières heures de curieux personnages. Toutes et tous viennent d’être arrêtés non pas par censure – rare dans le pays arabe le plus libre de la région -, mais sous un double chef d’accusation inédit : association d’artistes contemporains et délit de clandestinité artistique aggravée.

Le fonctionnement quotidien de Beyrouth, depuis trente ans, ce serait eux: le chaos urbain aussi, orchestré depuis des années pour le « plaisir sadique d’artistes contemporains radicalisés » selon le communiqué des FSI. Collectivement, ils auraient fait de la capitale leur terrain de jeu artistique et déconstructiviste.

L’arrestation lundi matin

« Jusque là nous n’avions que des visions naïves d’un Beyrouth blessé par les mains de financiers néolibéraux sans scrupules, d’hommes politiques et de responsables incompétents, nous découvrons que les coupables sont d’une toute autre nature, c’est un choc personnel pour moi, c’est aussi un tournant majeur pour la ville« , a déclaré solennellement le Premier Ministre lors d’une conférence de presse très suivie. Beyrouth s’est réveillé dans le stupéfaction, « tout, le son de la ville, les ruines, les constructions bordéliques, l’odeur, les embouteillages, toute ma vie quotidienne serait l’œuvre de plasticiens désaxés, comment voulez-vous réagir à ça? » déplore quant à lui Walid, taxi depuis 25 ans, « qui sait si mes discussions dans le taxi n’ont pas été scénarisées et pré-écrites depuis tout ce temps? » ajoute-t-il plein d’amertume.

Les trottoirs rendus irréguliers? ils visent à faire trébucher « des corps saisis dans leur surprise » par une caméra cachée non loin de là

Le projet, parmi d’autres d’un de ces artistes, A. T., dont les FSI ont pu saisir les documents lors de la descente

La découverte de ce scandale commence de manière banale il y a quelques mois. « Dans les FSI comme ailleurs nous ne comprenions pas comment un trottoir pouvait être construit le matin avec tout le professionnalisme requis par des ouvriers plus que qualifiés, mis en œuvre par des fonctionnaires honnêtes et droits, soutenus par des bailleurs de fonds consciencieux » souligne Najib Mahzouz, l’officier qui a le premier découvert le scandale. « et les trottoirs soudainement se déforment la nuit, cessent d’être parfaitement rectilignes […] les pavés dépassent ou se détachent, pourquoi?« . Régulièrement il fallait ainsi refaire des trottoirs, parfois 4 ou 5 fois de suite, « sinon ces trottoirs faisaient trébucher ou ne permettaient pas l’ouverture des portes de voiture« . Excédé par une énième affaire de ce type, ce jeune officier entreprend de filmer un chantier récent de jour comme de nuit. C’est en observant les bandes vidéos qu’il remarque une intervention discrète pendant quelques minutes, en pleine nuit : un ensemble d’individus non-identifiés et parfaitement organisés.

Le trottoir en question, avant sa saisie par les FSI ce matin. ©FSI

« A leur départ, le trottoir était devenu irrégulier, l’air de rien, ils avaient tout modifié de quelques millimètres« . Bluffé par sa découverte, il remonte la filière pas à pas pendant plusieurs mois jusqu’à découvrir le projet derrière ce geste : créer ces perturbations pour trébucher les passants, de manière à constituer une filmmothèque « sur les corps saisis dans leur surprise » et nourrir « un projet pour la prochaine biennale du San-Théodoros« . Le projet d’un de ces artistes, A. T., dont les FSI ont pu saisir les documents lors de la descente. Un projet, parmi des centaines.

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Autre projet? la « symphonie quotidienne des générateurs électriques » où un des artistes, adepte de l’improvisation libre, officierait comme accordeur de générateurs électriques depuis des années, afin de créer des « clusters sonores dézingués«

Le projet, parmi d’autres d’un de ces artistes, G. B., dont les FSI ont pu saisir les documents lors de la descente

La police a ainsi saisi dans la cache pas moins de 657 candidatures à des résidences internationales, 400 portfolios, 1370 heures de rush divers audio et vidéo, 900kg d’archives et les traces de 12000h de procrastination. Dans cette cellule plus d’une centaine d’artistes de toutes sortes se seraient succédé depuis les années 1990, et elle comptait encore une vingtaine de permanents à l’heure de son démantèlement. « C’est le plus gros réseau d’artistes clandestins jamais démantelé au Liban« , déclare avec émotion le porte-parole des FSI, qui pose fièrement devant la saisie de ces 12000 heures, « leur réseau de résidences artistiques à court terme les rend difficile à suivre, ils ont des ramifications partout où l’on peut trouver du wifi et du café latte, et nombre d’entre eux nous échappent encore à ce jour, mais nous y travaillons« .

Les impressionnants stocks empilés pêle-mêle des 12000 heures de procrastination saisies

Cette société secrète, plusieurs en faisaient partie, d’autres se doutaient de son existence, à l’image de l’architecte Youssef Haïdar qui sort prudemment du silence. « Lorsque j’ai recouvert les trous de balles de Beit Beirut [une démarche audacieuse qui lui a valu le Prix William Beurk 2014] pour ensuite en refaire d’autres aux mêmes endroits avec un burin, c’est précisément que je voulais donner un indice de ces agissements, dont j’avais eu connaissance« . Il s’explique : « Le geste était méta, politique et je l’ai fait contre toute évidence esthétique, quitte à mettre en danger ma propre réputation mais je ne regrette rien, d’autant moins maintenant que la vérité commence à émerger« . L’architecte préfère toutefois en rester là, il estime que le dossier est « bien trop brûlant« , et « qu’il en a déjà trop dit« .

La police a désormais fort à faire pour démêler l’ensemble des responsabilités de ce groupe. Outre ce projet sur les trottoirs de Beyrouth, les FSI pensent avoir déjà retrouvé la trace de plusieurs projets: l’un sur le béton et ses « fers à l’air » intitulé « laissé fer », qui aurait nécessité de faire capoter plusieurs projets immobiliers pour avoir de la matière à photographie; un second sur les feux de circulations à Beyrouth, « D14 – TroiS CouleurS » laisse penser que le mouvement aurait pris le contrôle des feux de circulation au quotidien, et orchestrerait des embouteillages. Enfin, un dernier projet sonore sur la « symphonie quotidienne des générateurs électriques » laisse entendre qu’un des artistes, adepte de l’improvisation libre, officierait comme accordeur de générateurs électriques depuis des années, afin de créer des « clusters sonores dézingués« .

Tout devenait trop gros pour que ce soit caché. Il suffit de regarder le comportement et les interventions récentes de Walid Fayad enfin! Qui pourrait croire qu’il ne s’agit pas d’une performance artistique à ce stade?

Une figure de l’administration libanaise

« Nous soupçonnons aussi que la Bahariyyé – cette route qui change de sens tous les jours entre le matin et le soir au nord de Beyrouth – soit initialement un de leurs happenings qui a mal tourné« , ajoute le porte-parole, un document laissant penser que la cellule clandestine aurait invité des artists étrangers, dont des figures du mouvement fluxus, au milieu des années 1990 à ces fins. Le nombre de pistes que la police doit désormais explorer est vertigineux, même si le mouvement n’apparaît pour l’heure pas responsable de la mise en place des « vélibs » du centre-ville de Beyrouth.

On s’agite toutefois encore plus en haut lieu, car certains se demandent si l’influence de ce groupe ne serait pas tentaculaire au point de remonter jusqu’à bien au delà de la municipalité de Beyrouth. En fait même jusqu’au gouvernement. « Que ce soit les processus de nomination des ministres en amont, ou le fonctionnement au quotidien, les éléments qui tendent à incriminer cette cellule existe et l’hypothèse d’une influence pataphysique et d’une infiltration du gouvernement par des néodadaistes doit être très sérieusement étudiée » selon un conseiller d’une ambassade occidentale. Un représentant historique de UNDP dit lui aussi avoir « été saisi par l’hypothèse, qui expliquerait tellement de choses que nous vivons au quotidien, et donnerait enfin un sens à nombre d’absurdités« .

Quant à ce conseiller ministériel, figure omniprésente depuis trente ans des couloirs des ministères, il n’en démord plus, pour lui « tout devenait trop gros pour que ce soit caché. Il suffit de regarder le comportement et les interventions récentes de Walid Fayad enfin! Qui pourrait croire qu’il ne s’agit pas d’une performance artistique à ce stade?« . De leur côté, les avocats des différents leaders politiques incriminés depuis la thawra de 2019 se disent intéressés par cette possibilité de plaider le canular et la performance artistique pour échapper à la justice.

Les faux trous de balles de Youssef Haïdar – Beit Beirut

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