Un conte de French Bagou et d’Arabie Saoudite
Jean-Baptiste de la Marcenière est un personnage, un character dirait-on en anglais. Inattendue silhouette qui déambule à Riyad, Arabie saoudite, comme chez lui depuis bientôt un an. Le menton haut, le sourire aux lèvres et le pantalon droit. Héritier d’une entreprise familiale française qui a régné sur son secteur pendant 70 ans, avant de quasiment disparaître dans les années 2000, il a eu du fil à retordre pour faire retrouver à ce fleuron des trente glorieuses son aura originelle. Mais désormais il tient le bon bout du lacet.
D’une manière inattendue, il a su redonner tout son lustre d’antan au produit phare de la famille : le mocassin à gland. « Le modèle originel a été conçu dans nos ateliers de Mercier-sur-Saône en 1937, avant de connaître la fortune qu’on lui connaît dans les jockey clubs, les rallyes et les clubs de soutien à François Fillon« .
« On n’a rien vu venir, il nous a bluffé et il a séduit le Prince avec son mélange de vieille France et de bagou »
Un conseiller de l’ambassade de France en Arabie Saoudite
Invité à un voyage d’affaires en Arabie Saoudite en 2017, dans une délégation française d’une centaine de chefs d’entreprises, il réussit par son franc parler à susciter l’intérêt dans l’entourage du nouveau Prince héritier, Mohammed Ben Salman. Poussant son produit, contre toute attente, dans une délégation qui impliquait surtout de grands industriels. « J’ai fait offrir au Prince héritier et à deux de ses conseillers notre modèle « Milord 2000 », fleuron de notre marque la Glandue« .
« Une splendeur à double pompon avec notre technologie spéciale pour assurer que leurs fils ne se croisent jamais, cousu Goodyear« …C’était une tentative sans trop y croire. C’était pourtant la bonne.
Cette simple chaussure va rafler le gros lot dans cette délégation, l’air de rien, à la grande surprise des conseillers commerciaux de l’ambassade de France. L’un d’eux l’avoue, « on n’a rien vu venir, il nous a bluffé et il a séduit le Prince avec son mélange de vieille France et de bagou« . Quand le Prince apparaît quelques jours plus tard dans une vidéo Youtube avec aux pieds les fameuses chaussures, c’est la surprise et la fierté dans l’atelier, et le début d’une aventure insensée.
Personne n’anticipe tout de suite le début de cette mode nouvelle en Arabie Saoudite, où chacun à Riyad et Jeddah cherche bientôt à copier ce nouveau style, jamais vu auparavant. « al mouqassin » devient en quelques jours le nouveau mot d’ordre et le ticket d’entrée dans certains cercles saoudiens où l’on aime se démarquer en épousant les formes les plus luxueuses de la vie européenne.
« il a fallu demander les conseils d’un consultant en conformité halal pour rassurer notre clientèle sur la provenance du cuir »
JB de la Marcenière
A Mercier-sur-Saône, les demandes affluent, et la Glandue recrute en moins d’un mois un nouveau commercial bilingue franco-arabe, 5 nouveaux artisans, tandis que la direction initie un virage à 180 degrés pour cette nouvelle clientèle.
« Nous avons commencé à réfléchir à de nouveaux modèles, un en partenariat avec Swarovski et au cuir parfum musqué, l’autre aux pompons en poils de chameau », mais ce sont aussi de nouvelles contraintes qui se présentent, « il a fallu demander les conseils d’un consultant en conformité halal pour rassurer notre clientèle sur la provenance du cuir ».
Rapidement, c’est aussi un autre aspect qui va changer la vie de l’entreprise : « nous nous sommes rendus compte que c’est aussi l’atelier qui suscitait l’intérêt des saoudiens ». Certains, de passage en France, ont commencé à demander au concierge de leur hôtel d’appeler pour une visite, et chacun d’entre eux est remonté de fil en aiguille jusqu’à Jean-Baptiste, trop heureux de leur raconter cette histoire inattendue et d’accueillir lui-même ces visiteurs pas-comme-les-autres, certes en élargissant le parking pour y faire rentrer des hummers.

Plusieurs des princes saoudiens se sont ainsi piqués d’une visite privée à cet atelier à dimension familiale, fascinés par l’authenticité française que dégage ce coin quasiment inchangé depuis cinquante ans, et situé dans un secteur bucolique, non-loin d’un relais château et d’un pavillon de chasse classé monument historique.
« Ici, personne n’avait vu autant de BMW et d’Audi circuler », témoigne Josette, qui tient le bureau de tabac depuis 30 ans sur la place du petit village de 800 habitants, « j’ai dû doubler les ventes de cigares depuis un an » ajoute-t-elle malicieusement.
Dans le village, on est encore stupéfié de ce succès, et celui-ci fait envisager au Maire sans étiquette (et élu sans discontinuer depuis 52 ans), Maurice Lamiette, d’autres projets audacieux, « on pense à faire jumeler le village avec certains en Arabie Saoudite, et les faire bénéficier notamment de notre expertise en matière de rond-points (37 sont recensés à Mercier-sur-Saône pour 2700 habitants)« .
Pour ses opposants, le Maire ne dit pas tout et compte en réalité aller plus loin : il aurait déjà missionné des artistes contemporains locaux pour réaliser une statue de 7m de haut du prince héritier d’Arabie Saoudite. « Un scandale en puissance et un marché truqué » pour Julie Prestier, figure de l’opposition locale, qui plaidait de son côté pour « une statue de 3m50, mais en or massif, plus digne de son sujet ».
Ainsi, pour tous, l’enjeu est désormais de transformer cette divine surprise en projets à long terme. Jean-Baptiste de la Marcenière a des projets d’avenir, qu’il tient secret…à moitié. « on prépare désormais un modèle révolutionnaire, au cuir de haute technologie, connecté, répulsif du sable et ultra-résistant au soleil, du jamais vu…« . Pour la Glandue et pour Mercier-sur-Saône, le soleil écrasant des sables d’arabie à la poésie sensuelle et enivrante est synonyme de perspectives au beau fixe.

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