14h dans la cuisine de Fatmeh, mère de famille de 38 ans. Ras Beirut, ouest de la ville. Un bruit sourd approche. L’eau jaillit du robinet en faisant vibrer tout l’évier. Fatmeh la regarde presque méchamment pendant 3 minutes, la laissant couler dans le vide. Sans chercher comme d’habitude à en sauver chaque goutte.
Puis ses yeux deviennent humides, aujourd’hui n’est donc pas un jour comme un autre. L’eau courante est revenue. Tout comme la lumière forte du plafond, qui désormais ne vacillera plus: l’électricité aussi. Personne ne sait quoi dire, personne n’y aurait cru il y a trois ans. Le Liban est de retour et Fatmeh bouche bée, « mon dieu », ne cesse-t-elle de répéter.
les 5 minutes d’attente avant de lancer le générateur pour économiser ou les factures même quand on savait que la personne n’a pas été là, oui ça va me manquer un peu (rire)
Emad, propriétaire de générateur depuis 30 ans
De l’autre côté, un homme a manié le levier. Emad, 52 ans, dont trente de générateur. L’homme tousse, les vapeurs de kérosène accumulées dans ses poumons commencent depuis quelques années à compliquer sa santé, mais il a un sourire aux lèvres. Comme les autres petits entrepreneurs du générateur, il n’a pas hésité à accepter l’offre d’un Etat libanais transfiguré : remettre les clés de son outil contre un salaire mensuel, et une sécurité sociale.
« Celle là surtout, elle va me permettre de m’occuper de ma santé », dit ce père de 4 enfants, profondément soulagé, « je me suis remis à dormir, 20 ans que ça n’était pas arrivé… ».
Un pays méconnaissable
Il connaît bien Fatmeh, « la plus chiante de toutes mes clientes! Je n’ai jamais connu une femme qui se plaignait autant, elle m’avait à l’œil tout le temps! ». Depuis 15 ans, ils évitaient de se parler, « il surfacturait! » s’emporte encore Fatmeh contre lui, « alors je l’appelais à chaque coupure, et je lui hurlais dessus depuis ma cuisine, il le méritait je vous assure! ».
Lui rigole, « elle consommait plus d’énergie que tous les voisins réunis, mais elle prétendait qu’elle n’avait pas besoin de plus d’ampères, que non, elle ne consommait rien! ». Il y a quelques semaines, ils se sont croisés et ont explosé de rire. Chacun, enfin, pouvait sortir de son rôle. Ils doivent diner ensemble bientôt, ils se le sont promis.
en réalité, comme maintenant ça fonctionne, ça ne coûte pas plus cher qu’avant […] les fonctionnaires embauchés pour des raisons clientélistes avant se sont aussi mis à bosser ou sont partis de leur propre chef »
Ramzi Husseini, spécialiste de l’action publique
Ainsi va le Liban, soudainement transfiguré, pris dans une transition surprise, devenu un pays message d’un nouveau type : la coexistence des communautés a laissé place à celle entre l’humain et son environnement. Dans un pays jusque là tissé d’autoroutes, de bagnoles et d’individualisme, le Liban est devenu le fer de lance de la transition énergétique, un laboratoire d’utopies réelles.
« J’ai eu du mal au début ». Et Emad de décrire avec tendresse, « sa » machine, et ces « 5 minutes d’attente avant de lancer le générateur pour économiser », ou rigoler de « ces factures salées même quand on savait que la personne n’a pas été là ». Clin d’œil après clin d’œil, Emad rigole d’une vie à arnaquer gentiment les bourgeois du coin, mais aussi à rendre service jour et nuit, comme un soldat défroqué du service public.
Faire le malin ou se lever en pleine nuit, depuis un mois Emad ne le fait plus, et désormais il est bien « fonctionnaire », avec des heures fixes. Le terme était une insulte, il sonne différemment désormais aux oreilles des libanais, fiers de voir un pays se reconstruire à travers sa propre population plutôt que des aides internationales.

Une nouvelle ère
Il faut dire que le nouveau gouvernement n’a pas hésité à sortir les grands moyens : rachat de chaque générateur et camion de livraison d’eau au cas par cas, salarisation de tous les professionnels du secteur : dans ce secteur informel, chacun désormais pourra compter sur une retraite et une protection sociale, des revenus fixes…et ne sera plus tenu pour responsable de chaque coupure par des voisins hargneux.
Le projet a d’abord effrayé les libéraux et fait frémir les caisses de l’État. Il s’agit en effet d’un afflux conséquent de personnel. L’incitation financière ayant permis de révéler l’ampleur considérable de ce secteur d’activité, 15000 personnes du côté des générateurs, environ 7000 du côté de l’eau.
Mais pour le spécialiste de l’action publique Ramzi Husseini, ces chiffres sont minimes : « Le chiffre est en fait tout à fait ridicule. Malgré l’augmentation de la consommation sur trente ans, plus personne n’était recruté au sein des compagnies nationales! Ca veut dire que l’état a économisé des années de cotisations sociales en réalité ».
Il ajoute qu’« comme maintenant ça fonctionne, ça ne coûte pas plus cher qu’avant, aussi parce que « tous ceux embauchés pour des raisons clientélistes se sont aussi mis à bosser ou sont partis ».
l’objectif est d’arriver à une autonomie et une rationalisation énergetique accélérée d’ici 2040, de faire du Liban un exemple incontournable
Milène Raffoul, ministère de la transition énergetique
Alors désormais dans cet État qui a repris de la fierté, autant qu’il s’est séparé de ses poids morts, Emad a un rôle délimité, il ne fait plus que s’occuper de la maintenance du générateur, qui s’allume désormais seul et à heures fixes, et désormais il va…au bureau, 3 fois par semaine. Plus de factures non plus pour lui.
Car même la facturation a été harmonisée au niveau national, signant la fin d’une longue période où seules certaines municipalités se mêlaient parfois du prix du générateur. Et cette facturation, c’est un corps de jeunes étudiants qui s’en occupe sur le terrain, toquant de porte en porte, en attendant une automatisation totale à l’horizon 2025.
Pour Christian, étudiant en 2e année d’ingénieur, 22 ans, ce petit boulot de quelques mois est une aubaine : « j’avais déjà fait partie des équipes qui avaient fait le recensement national [(le premier depuis 1932)] il y a un an » . Pour ce jeune originaire du sud, « c’est génial d’aller rencontrer tout un quartier, de devoir répondre à leurs questions ou leurs problèmes, je n’étais jamais venu ici en réalité ». La révolution est aussi celle de cette jeunesse demandeuse et motivée.
La fin d’une époque
Jusque là le Liban vivait en équilibre sur un système d’infrastructures d’État, vieillissantes et peu entretenues, complété par un système privé, de compagnies à but lucratif couvrant l’électricité ou l’eau. Et il y a quelques années, c’était d’effondrement dont on parlait.
du jour au lendemain, les gens ont déserté les églises, les réseaux clientélistes, et personne n’est allé aux rassemblements pour les élections
Ramzi Husseini
Aujourd’hui, changement radical, « l’objectif est d’arriver à une autonomie et une rationalisation énergétique accélérée d’ici 2040, de faire du Liban un exemple incontournable », annonce la dynamique chargée de communication du ministère de la transition énergétique, Milène Raffoul, nouveau ministère technocratique, véritable pointe de la reconquête de l’État par l’esprit public.
En témoigne aussi l’ambitieux projet d’éoliennes au large du pays, alors qu’on parlait il y a encore quelques années d’un gisement de gaz ou de pétrole au large à cet endroit. Le nouveau ministre a simplement…arrêté les explorations, « pour les remplacer, exactement au même endroit par l’installation d’un parc éolien » souligne la porte-parole, le projet est accompagné, sur terre, de « la construction audacieuse de deux centrales nucléaires ».
La guerre derrière soi
Que s’est-il passé pour que tout change à ce point? Le système vieux de 40 ans dans le pays s’est simplement effondré. Comme Ramzi Husseini le rappelle,« du jour au lendemain, les gens ont déserté les églises, les réseaux clientélistes, et personne n’est allé aux rassemblements pour les élections ». Ni Fatmeh ni Emad ni Christian n’y sont allés, « c’était impensable » dit ce dernier.
En 2022, le Liban avait ainsi stupéfié le monde entier avec une population désertant massivement la campagne électorale. La révolution avait finit par se faire sans plus avoir à se dire. Les hommes politiques n’en sont pas revenus, et certains ont quitté précipitamment le pays en quelques heures.
Aujourd’hui, dans le secteur du port de Beyrouth les files de camions citerne et de transporteurs avec une générateur sur le dos s’allongent, on y régularise, on compte, on décide quels générateurs doivent être immédiatement remplacés. Mais aussi lesquels peuvent encore fonctionner le temps de finir la construction des éoliennes et surtout des fameuses centrales atomiques – Feyrouz 1 et 2 – que le Liban a attendu pendant ces 30 dernières années de crises périodiques de l’énergie.
En regardant les grappes de camions sans fin, l’un des ouvriers philosophe: « ça me rappelle les files de camions et de tanks des milices quand certains ont quitté le pays, je ne sais plus quand ». Il sourit. « Alors c’est peut-être vraiment une autre guerre qui se termine en fait ? ». Oui. Et cette fois ci aucune autre ne semble frapper à la porte. Pour la première fois depuis – quasiment – la création du pays.